Le parcours de toute une vie
Une petite biographie du pape Benoît XVI par Patrice-Hans Perrier
Josef Ratzinger, ex-cardinal devenu pape, a vu le jour dans un petit village de la Basse-Bavière , en Allemagne. Ce flamboyant gardien de l'orthodoxie vaticane est né un 16 avril 1927 dans ce qui fut, naguère, un des plus importants duchés de l'Empire germanique. Rappelons que cet empire fut le produit de la conquête par Charlemagne de la Bavière et de la Saxe au tournant du VIIIe siècle. La Germanie ayant été incorporée à l'Empire carolingien tout au long du IXe siècle. Il est curieux que le pape Benoît XVI soit le fils des restes du Saint Empire, force temporelle qui allait, jadis, disputer les destinées de l'Europe aux papes. Plusieurs s'interrogent, par ailleurs, au sujet de la concordance de cette élection avec l'émergence de l'Allemagne sur le plan politique et diplomatique.
Une jeunesse difficile
À l'instar de son ami de toujours, Karol Wojtila, le cardinal Ratzinger provient d'un milieu populaire, ayant été élevé par des parents issus d'une vieille famille d'agriculteurs. Il connaîtra, lui aussi, les affres de la misère, les menaces de la guerre l'ayant empêché d'aller à l'école. Un parcours semé d'embûches, alors que la seconde guerre mondiale sévissait, qui ne l'empêcha point de poursuivre ses études supérieures au lendemain de la libération. Si quelques uns lui reprochent d'avoir fréquenter les Jeunesses hitlériennes, cela ne l'a pas empêché de suivre sa famille partie se réfugier dans la ville de Traunstein afin d'échapper aux exactions du régime nazi. Il fut enrôlé de force avant même d'avoir terminé son adolescence en 1943. La jeunesse de cette époque ne connaissait rien des errements du régime, ni de la dégradation du pays au fil du temps. Prenant conscience de la déconfiture du régime, il profita d'un transfert de son unité en Bavière pour déserter en 1944. Cet acte de rébellion ne l'empêcha pas d'être capturé et interné dans un camp de prisonniers de guerre américains vers la fin des conflits.
L'appel des études
Tout comme son prédécesseur, Benoît XVI a su profiter de la libération pour entreprendre de brillantes études supérieures en théologie et en philosophie. Un parcours mené au quart de tour par ce bourreau de travail, avide d'aller au fond des choses. C'est ainsi qu'il soutiendra, en 1953, une thèse de doctorat en théologie qui portait sur la doctrine de Saint Augustin, un des plus célèbres pères de l'Église latine. Josef Ratzinger n'est âgé que de 26 ans à cette époque, ce qui l'amènera à entreprendre un nouveau cycle d'études afin de compléter une maîtrise en enseignement.
C'est en 1957 qu'il débutera une carrière d'enseignant qui allait perdurer pendant une vingtaine d'années, jusqu'au jour où il allait être nommé archevêque de Munich, en 1977. Son parcours de maître le conduira dans les facultés de théologie des universités de Bonn (1959-1969), de Münster (1963-1966) ou de Tübingen (1966-1969). Un véritable parcours du combattant qui allait lui permettre de faire la connaissance de théologiens qu'il combattra par la suite. Le célébrissime Hans Küng fut un de ses collègues professeurs à Tübingen. Ce dernier, ayant été privé de sa chaire d'enseignement par le pape Paul VI, deviendra, par la force des choses, un des adversaires les plus acharnés de Jean-Paul II et de son fidèle bras droit, le cardinal Ratzinger. Un de ses anciens élèves se rappelle de l'époque où le futur pape allait se distinguer comme intellectuel. Un homme brillant, «capable d'écouter ses étudiants», aux dires de Stanislas Lalanne.
Le choc des cultures
Celui qui fut un passionné de culture classique et augustinienne a refusé de prendre le tournant de «l'après Vatican II», alors qu'un nombre croissant de fidèles rejette l'orthodoxie de l'Église catholique. Josef Ratzinger, faut-il le rappeler, fut l'expert attitré du cardinal réformiste Josef Frings lors du déroulement du dernier concile (1962-1965). Le futur pape ira même jusqu'à défendre certaines idées réformatrices de Vatican II et se fera le promoteur d'une décentralisation de la Curie romaine, lui qui allait devenir un zélateur de l'orthodoxie dix ans plus tard !
Au retour du concile, le jeune théologien prend peur face au vent de contestation qui soufflait dans les Églises d'Europe. Il n'attendra pas mai 68 pour prendre ses distances face aux courants réformateurs qui vont jusqu'à s'inspirer du marxisme. Une époque trouble où les prêtres abandonnent le sacerdoce en grand nombre. Si les événements de mai 68 auront consacré l'effondrement des anciennes structures du pouvoir, ils n'auront pas réussi à saper les bases doctrinales et idéologiques de l'Église catholique qui se restructure à partir de ce moment là.
Ratzinger se rebelle à nouveau, cette fois-ci contre les forces de la rébellion, dont il accuse de saboter la tradition au profit d'un chaos grandissant. C'est un peu comme la «coupure épistémologique» dans la vie du théologien qui vient de trouver sa voie pastorale. Par réaction contre le nihilisme et le relativisme, il endossera une posture doctrinaire implacable par la suite, incapable d'accepter le caractère prophétique des bouleversements qui ont suivi mai 68.
Une carrière ecclésiastique foudroyante
Juste avant de passer le cap de la quarantaine, il se liera d'amitié avec le théologien Hans-Urs von Balthazar, et s'inscrira en faux contre les réformes liturgiques d'alors. Tous les deux fonderont la revue «Communio», une publication théologique qui allait avoir un retentissement considérable. C'est à partir de ces années charnières que sa pensée doctrinaire s'élabore en réaction contre l'émasculation d'une Église devenue désuète à force d'être contestée de toutes parts. Il s'attaquera donc, à travers ses écrits et son action, à défendre une vision plus authentique de Vatican II et à faire la promotion d'une identité catholique forte, capable de s'affirmer au sein d'une société confuse.
Josef Ratzinger écrira beaucoup au tournant de la quarantaine et certains de ses livres d'alors suffiront à établir une réputation qui ne s'est jamais démentie par la suite. On retiendra de cette époque féconde des ouvrages tels que «Introduction au christianisme», publié en 1968 ou «Dogme et révélation», qui devait suivre en 1973.
C'est contre toute attente que le pape Paul VI le nomme archevêque de Munich et Freysing en 1977. Celui qui vient tout juste de passer le cap de la cinquantaine poursuivra son ascension précoce vers les plus hautes fonctions au sein de l'Église. À peine trois mois plus tard, il est promu au rang de cardinal, soit le 27 juin 1977. Fut-ce le fruit d'un hasard ou la conséquence d'une série d'arrangements ? Toujours est-il qu'il pourra participer aux deux conclaves en août et octobre 1978, alors que Jean Paul Ier et Jean Paul II sont élus, coup sur coup.
Le nouveau cardinal a du flair et devine, sans coup férir, la stature de géant du nouveau pape. C'est que Karol Wojtila parviendra très tôt à réconcilier les Églises polonaise et allemande, tout en poursuivant sa lutte implacable contre les forces communistes du «Rideau de Fer». Jean Paul II devient donc une sorte de bouclier, de rempart, contre l'athéisme endémique qui perdure quelques années après la crise du pétrole. Il se souviendra de l'archevêque de Cracovie, lors de son homélie, pendant la messe d'ouverture du conclave, lundi dernier, en rappelant aux fidèles qu'il importe plus que jamais de lutter contre «le sécularisme déshumanisant» de notre époque.
Le Saint-Père lui «renverra l'ascenseur», quelques années plus tard, en le nommant préfet à la tête de la redoutable «Congrégation pour la doctrine de la foi». C'était en 1981 et, depuis lors, le cardinal Ratzinger n'a jamais baissé pavillon face à ses responsabilités au sein de la Curie romaine. Il deviendra le chien de garde, en quelque sorte, d'une orthodoxie qui s'est toujours préoccupée de surveiller les théologiens, de mettre au pas les révisionnistes et de veiller à la discipline des membres du clergé. D'aucuns le qualifient, dès lors, de «Panzerkardinal», eu égard à sa réputation d'inflexibilité face aux questions doctrinales.
En l'espace d'un quart de siècle, le futur Benoît XVI aura eu le temps de mettre au pas les propagandistes de la «Théologie de la libération» et de se mettre à dos l'aile progressiste au sein de l'Église catholique du nouveau millénaire. C'est véritablement une «contre-réforme» qui va s'instaurer au sein de la curie. Le cardinal Ratzinger ira jusqu'à parler de «restauration», une expression très controversée qui suscitera des polémiques virulentes en France, cette «fille aînée de l'Église catholique». En 1987, il endosse la croisade du Saint-Père contre les manipulations du vivant et condamne, dans son instruction «Donum vitae» (le don de la vie), toute forme de procréation médicale assistée. Il persiste et signe en dépit des accusations qui fusent de toutes parts, face à ce que certains qualifient de manque de compassion.
Il profitera de son séjour à Rome pour rédiger un monumental «Catéchisme universel de l'Église catholique» qui sera publié en 1992. Cet ouvrage tente de résumer les positions doctrinaires et disciplinaires d'un catholicisme à construire, à contrario des velléités réformistes de toutes sortes. À partir de ce moment là, rien, n'y personne, ne pourra l'arrêter. Il prend appui sur sa position d'autorité pour conseiller le pape dans le dossier sur l'ordination des femmes et ira même jusqu'à l'inspirer, ou l'influencer disent certains, tout au long de la rédaction de l'encyclique «Splendor veritatis» (Splendeur de la vérité, 1993), un ouvrage qui condamnera sans appel les «dérives» de la modernité.
Outre sa production d'ouvrages théoriques, il aura marqué les imaginations par sa stature «d'inquisiteur» pourfendant les nouveaux hérétiques que sont devenus les «Théologiens de la libérations» ou certains penseurs qui, à l'instar de Hans Küng, auront refusé de se conformer aux canons de la nouvelle orthodoxie. Plusieurs théologiens et activistes jésuites feront les frais de cette «nouvelle chasse aux sorcières» qui n'aura de cesse, puisque le cardinal Ratzinger s'est toujours refusé à la moindre concession en matière de discipline ecclésiastique.
Curieusement, ou logiquement, c'est selon, celui qui s'est inscrit en faux contre les déviations internes de sa propre Église, décide de tendre la main aux croyants de «l'extérieur». C'est ainsi qu'il suit les pas de Jean-Paul II dans le dialogue avec le Judaïsme et l'Islam qui s'engage au tournant des années 90. Cette ouverture ne l'empêchera pas de publier, en 2000, un document intitulé «Dominus Jesus» qui réaffirme la prépondérance de l'Église catholique face aux autres confessions chrétiennes. Il n'en faudra pas plus pour mettre le feu aux poudres. Les protestants et certaines factions progressistes au sein de l'Église catholique n'ayant pas digéré le coup.
Si le nouveau pape suscite beaucoup d'inquiétude chez les simples croyants, il n'en demeure pas moins qu'il a su préserver ses arrières en demeurant fidèle à lui-même tout au long de sa carrière. Le Saint-Siège pourra compter sur la personne d'un intellectuel raffiné, d'un théologien conséquent dans son orthodoxie et d'un homme d'expérience. Tout cela ne sera peut-être pas suffisant afin d'endiguer le flot de protestations qui commence à déferler depuis quelques temps. Tous les regards son braqués sur ce pape de «transition» qui pourrait faire toute la différence en définitive.
Sources : Radio Ville-Marie ; Le Monde ; Société Radio-Canada ; Le Nouvel Observateur.