Visite ad limina des évêques canadiens

Benoît XVI et l'islam -
Le symptôme d'un malaise catholique

C'est avec tristesse et consternation que nous avons entendu les propos proférés par le pape Benoît XVI concernant l'islam. Ceux-ci ont engendré une flambée de violence. Faut-il s'en surprendre? En effet, la teneur de ce discours prête grandement à ambiguïté et rappelle douloureusement l'histoire des rapports entre le christianisme et l'islam. Elle rappelle également son rapport avec les autres religions.

La mémoire blessée des peuples se souvient de ce qui est perçu, parfois à juste titre, comme une forme d'impérialisme religieux faisant fi des cultures locales. Si, sous Jean-Paul II, l'Église catholique a amorcé une timide reconnaissance des erreurs et des souffrances infligées au nom de Jésus-Christ, le pape Benoît XVI a malencontreusement suscité bien des obstacles dans le dialogue interspirituel.

S'il s'avère impossible de douter de l'intention bienveillante du Saint-Père, il convient néanmoins de mesurer l'incidence de ses paroles non seulement sur le dialogue interspirituel, mais aussi sur la relation antagoniste avec la modernité. Les propos de Benoît XVI, tout au long de son récent voyage en Allemagne, révèlent un profond malaise envers nos sociétés caractérisées par une modernité avancée et le pluralisme religieux. À notre avis, l'incident avec l'islam s'inscrit dans ce contexte plus général.

Pour Benoît XVI, deux grandes tendances menacent l'Église : le sécularisme et le relativisme. La première fait référence au processus de sécularisation, et la seconde à la relativisation philosophique. Or, ces mouvements façonnent l'ethos contemporain. Ils remettent en question la prétention de l'Église à détenir la «Vérité». C'est à ce niveau que se situe le principal enjeu ecclésial. En effet, il s'agit ni plus ni moins de la compréhension même de la religion chrétienne, tant son rapport avec elle-même qu'avec le monde.

Or, deux courants majeurs traversent le christianisme actuel : le premier que nous pouvons désigner comme «écohumanisme» et le second dit de la «Révélation».

Absolutisme doctrinal


Ce dernier courant s'inscrit dans une approche dans laquelle la «Révélation» divine est considérée dans une perspective intemporelle. La révélation biblique est alors perçue comme une donnée objective et immuable correspondant ainsi à la «Vérité éternelle». Toute interprétation du dépôt de la foi est alors considérée comme une dérive potentielle de l'authenticité évangélique. C'est pourquoi les tenants de ce courant craignent les sociétés sécularisées, à cause de l'apport des sciences humaines et des sciences pures favorisant un regard critique sur la prémisse d'une «Vérité» ahistorique.

Devant les transformations accélérées des sociétés occidentales conduisant à une redéfinition du statut du spirituel, des institutions religieuses peuvent ressentir une insécurité conduisant à une certaine forme d'absolutisme doctrinal. Leur analyse du contexte moderne les amène à considérer qu'un raidissement moral et théologique revaloriserait le christianisme miné par la laïcisation et le relativisme. C'est pourquoi, depuis près de trois décennies, le courant dit de la «Révélation», auquel semble appartenir Benoît XVI, occupe une place de plus en prépondérante. Cela n'a-t-il pas pour conséquence d'orienter les communautés chrétiennes vers une compréhension plus stricte de la foi ?

Approche contextuelle

Par ailleurs, il est dommage que l'institution catholique ne s'inspire pas davantage du courant théologique que nous désignons par le terme d'«écohumanisme». Ce courant adopte une approche plus contextuelle. Il resitue le message biblique au coeur de l'histoire humaine pour mieux y déceler l'intuition des personnes croyantes qui nous ont précédés. Il a donné naissance aux théologies féministes, écologiques ou dites de libération.

Autrement dit, l'école «écohumaniste» favorise une relecture de l'expérience chrétienne en fonction des défis contemporains marqués par la pluralité spirituelle. Elle invite au dialogue et à l'ouverture, à la différence présente au sein du christianisme mais aussi au coeur de nos sociétés. Par ce chemin, le christianisme pourra offrir une voie d'humanisation et mieux contribuer à la construction d'un monde plus juste, plus fraternel, pacifique et pluriel.

Édition du mardi 19 septembre, journal Le Devoir
Patrice Perreault
Bibliste

 

 

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