DOSSIER :
CARICATURE DE MOHAMED

L’histoire, au-delà des caricatures
Ce qui passait pour un petit incident diplomatique entre le Danemark et quelques pays arabes, au sujet de la publication de douze caricatures représentant le prophète de l’Islam, est en train de gagner les autres pays européens, comme les opinions arabes et musulmanes dans le monde. Des scènes de violence ont été observées vendredi 3 février à Jakarta et dans la bande de Gaza, en protestation aux « caricatures du prophète de l’Islam ». Et les pays scandinaves ont rappelé leurs représentants dans les pays arabes ou appelé leurs concitoyens à la « prudence ».
L’escalade a commencé quand le Premier ministre danois, Anders Fogh Rassmussen, a refusé de recevoir les représentants des pays de la Ligue arabe qui entendaient protester et exiger des excuses officielles des autorités danoises. L’argument avancé par le chef du gouvernement danois tenait au fait que « le gouvernement ne peut influer en aucun cas sur les médias » et ne peut « être tenu pour responsable de ce qu'écrivent des journaux indépendants ». C’est à la suite de ce refus que la Libye a fermé sa représentation diplomatique à Copenhague, quand les pays du golfe persique comme Dubaï et l’Arabie Saoudite invitaient au boycott des produits scandinaves.
De loin, on imagine un clivage entre un monde occidental, défenseur de la liberté d’expression, au nom de laquelle plusieurs journaux occidentaux, comme le quotidien français France Soir, ont accepté de publier les « caricatures de Mohamed ». De l’autre, un monde musulman prêt à monter sur ses grands chevaux pour exploiter politiquement un petit incident qu’on pourrait classer dans la rubrique « faits divers ».
Il semble que la situation soit plus complexe. Si dans les médias européens, certains journaux ont publié ces caricatures au nom de la liberté et du droit de porter en dérision un symbole religieux, d’autres journaux ont pensé le contraire, en trouvant sans intérêt et offensant de les publier. Le journal Libération, premier quotidien français, a estimé qu’en tant normal il ne publierait pas ces caricatures de mauvaise qualité, et hier après-midi, l’ancien président américain Bill Clinton a dénoncé cette « offense » faite à l’Islam.
À Rome, le cardinal Silvestrini, préfet émérite de la Congrégation pour les Églises orientales, a dénoncé l’acharnement de certains médias européens à reproduire les caricatures. « L'Europe devrait se rebeller à l'idée et contre la pratique de railler les symboles religieux », a dit le cardinal.
ur la question de la représentation par l’image, les Musulmans sont loin de faire l’unanimité. Dans l’histoire de la religion de Mohamed, deux traditions s’opposent. La tradition sunnite, majoritaire, qui veut que les représentations humaines, et animales, quelles qu’elles soient, soient bannies de l’Islam, et la tradition chiite, qui lui dénie tout fondement doctrinaire. La tradition sunnite semble se fonder, non sur le Coran, qui est le corpus doctrinaire de l’Islam, mais sur la sounnah, l’ensemble des pratiques de Mohamed comme exemples pour tous les Musulmans. Le peintre qui serait tenté de faire des représentations vivantes serait condamné à leur donner du souffle, ce qui relève du pouvoir unique de Dieu. Ce pouvoir n’aurait été donné par Dieu qu’à Jésus fils de Marie, selon le Coran. (cf. Coran, V, 110 : " Tu crées de terre, une forme d’oiseau - avec ma permission -. Tu souffles en elle, et elle est : oiseau - avec ma permission "). On raconte aussi que lorsque Mohammed pénétra dans la Kaabah, après la défaite des Mecquois, il ordonna que toutes les images - en fait des idoles - fussent détruites, à l’exception d’une icône représentant Marie et Jésus : « Il mit sa main sur une représentation de Marie tenant Jésus sur ses genoux et dit : " effacez toutes ces images à l’exception de celles que mes mains recouvrent. » Or, pour de nombreux chiites, cette interdiction est infondée, à partir du moment où elle ne figure pas dans le Coran, et leur paraît remonter à la période pré-islamique. Il convient cependant de souligner que le sunnisme est de loin le courant majoritaire au sein de l’Islam, et donc l’interprétation qu’il propose, celui qui interdit de telles pratiques est de loin la plus partagée à travers le monde. Dans un contexte marqué par la montée du fanatisme religieux et de la Jihad, guerre au nom de l’islam, cette affaire pourrait être du pain béni pour les guerriers d’Allah.
Il reste que, malgré les effervescences constatées ces deux derniers jours à Gaza et à Jakarta, la plupart des pays musulmans membres de l’Organisation de la conférence islamique ont eu des réactions très modérées, de peur peut-être de servir de catalyseur au discours enflammé des islamistes du Moyen-Orient. En Palestine, le Hamas, vainqueur des élections, s’est interdit tout discours va-t-en guerre alors qu’en Égypte, le chef spirituel des Frères musulmans, Mohammad Mehdi Akef, s’est limité à un appel au boycott des produits danois.
Jules DIOP RVM
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