
DOSSIER : CARICATURE DE MOHAMED
Entre liberté d’expression et respect des croyances
L’irresponsabilité érigée en vertu
20 février de L’Opinion.ma (Maroc)
Sur les 5,4 millions d’habitants que compte ce petit pays qu’est le Danemark, 200.000 sont des musulmans. Il s’agit essentiellement de Turcs, Pakistanais, Iraniens, Irakiens, Somaliens, Libanais, Palestiniens et Marocains, mais il y a aussi des Danois de souche convertis.
Le Parti du Peuple Danois, formation d’extrême droite, troisième poids lourd politique du Danemark et allié parlementaire du gouvernement, qualifie l’Islam de « religion terroriste » et le musulman de « cancer ». Un député de ce parti est allé jusqu’à proposer d’expulser du Danemark tout délinquant d’origine musulmane ainsi que sa famille. Au pays du célèbre physicien Niels Bohr, l’Islam n’est pas en odeur de sainteté bien avant la publication des sulfureuses caricatures sur le Prophète Sidna Mohammed. Le Danemark est membre de la coalition menée par les Etats-Unis dans la guerre en Irak.
Il est intéressant de souligner la raison qui a motivé la publication par le « Jyllands Posten », le plus grand quotidien danois de tendance conservatrice, des caricatures en question le 30 septembre 2005. Un auteur danois d’un livre sur le Prophète de l’Islam n’aurait pas trouvé de dessinateur pour illustrer son ouvrage. Le journal « Jyllands Posten », qui avait refusé auparavant de publier des caricatures du Christ pour ne pas choquer une partie de son lectorat, se découvre alors une inspiration pour la liberté d’expression et demande à 40 caricaturistes de relever le « défi ». 12 d’entre eux seulement répondent à l’appel et signent leurs gribouillis. Le « Jyllands Posten » les publie donc le 30 septembre 2005, suivi après par le journal norvégien « Magazinet ». Ces caricatures sont ensuite publiées par d’autres journaux, dans d’autres pays d’Europe, parmi lesquels le quotidien français, en grave difficultés financières, « France-Soir » qui avait pourtant refusé de publier ces mêmes caricatures avant le déclenchement du scandale, et ce, en raison de leur piètre qualité.
Le Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, n’a pas accepté au début de la crise provoquée par la publication desdites caricatures de recevoir des ambassadeurs de pays musulmans, qui venaient se plaindre auprès du chef du gouvernement, au motif que la liberté d’expression est un principe fondamental de la démocratie danoise.
Il est légitime de se poser la question de savoir si la publication de caricatures du Prophète de la troisième religion monothéiste, dont l’une le représente coiffé d’une bombe sous forme de turban avec une mèche allumée, relève de la liberté d’expression ou de la discrimination. Les responsables du « Jyllands Posten » sont-ils en droit d’ignorer la dimension éditoriale de la caricature et de la signification explicite du message véhiculé (Islam= terrorisme) par celles qu’il a publiées ?
Le « code allemand » de la presse, qui date de 2001, précise que « les éditeurs et les journalistes doivent être conscients de leur responsabilité vis-à-vis du public et de l’obligation que leur donne le prestige de la presse ». Le « Jyllands Posten » a bien su respecter ce principe quand il a été question de publier des caricatures de Jésus. Il a, à juste titre, refusé de le faire. Le code des rédacteurs en chef étasuniens, élaboré en 1975, stipule : « Les journalistes qui, pour des raisons égoïstes ou dans des buts indignes, abusent du pouvoir que leur donne leur profession, trahissent la mission que leur a confié le public ». Selon le même code, revu en 1994, « le bon journaliste doit faire preuve d’équité, d’exactitude, d’honnêteté, du sens des responsabilités, d’indépendance et de décence ». De laquelle de ces qualités les responsables du « Jyllands Posten » ont-ils fait preuve en publiant les caricatures de Sidna Mohammed ?
Le moins que l’on puisse dire est que ces derniers ont manqué de décence en insultant la foi des 1,9 milliard de musulmans que compte la planète. L’Islam est la deuxième religion du monde après le christianisme et représente le quart de la population de la planète. Selon des chiffres des Nations Unies qui datent d’une dizaine d’années, le taux de croissance annuel des musulmans dans le monde est de 6,4 % contre 1,4 % seulement pour le christianisme. Si la fameuse théorie du « choc des civilisations » du straussien Samuel Huntington est loin de faire l’unanimité parmi les penseurs politiques, des médias irresponsables comme le « Jyllands Posten » participent pour en faire une réalité, sans prendre conscience d’ouvrir la boîte de Pandore.
Le « Jyllands Posten » a exprimé ses regrets dernièrement à propos de la publication des 12 caricatures en raison des morts que cette provocation inutile des musulmans a entraînés. Mais à aucun moment les responsables de ce journal n’ont reconnu leur faute. Le Vatican, qui a regretté le meurtre d’un curé en Turquie, s’est bien gardé de prendre position au sujet de l’affaire en elle-même. Le gouvernement danois a surtout regretté, pour sa part, que des imams et intellectuels musulmans danois se soient déplacés vers des pays musulmans pour les informer de la publication desdites caricatures.
Noircir l’image du Prophète de l’Islam n’est pas une nouveauté dans l’Occident chrétien. Malgré leur profonde méconnaissance de l’Islam et de son Prophète, Dante et Voltaire se sont essayés à cet exercice pour plaire à leur église.
Les Danois, de leur côté, estiment que l’Islam n’a pas évolué du fait qu’il n’a pas connu de réforme similaire à celle promue par Martin Luther et Jean Calvin au sein du christianisme. C’est vite oublier que les musulmans considèrent leur religion comme une réforme du christianisme, qui a été aussi une réforme du judaïsme, les trois confessions monothéistes représentant des étapes dans l’achèvement d’une seule et même religion, celle du Prophète Abraham. Civilisation judéo-chrétienne contre civilisation islamique ? Ils sont nombreux, dans les deux camps, à souhaiter un tel scénario - catastrophe. L’humanité aurait beaucoup à y perdre.
Ahmed NAJI