DOSSIER : CARICATURE DE MOHAMED



Caricatures de Mohamed : l’Afrique va-t-elle basculer ?

23 février 2006 - Par Jules Diop


La plupart des éditorialistes africains en faisaient leur fierté. Loin des violentes protestations des pays arabes, suite à la publication des caricatures de Mohamed, l’Afrique faisait plutôt figure de sage de la classe. Peu de manifestations, aucun appel au meurtre, un calme plat pour une Afrique habituée aux réactions passionnées et à la démesure. Pendant que les rues du Liban, de l’Afghanistan, ou encore de l’Indonésie brûlaient, l’africain était vautré sur son petit fauteuil pour regarder la Coupe d’Afrique des Nations qui se déroulait en Égypte. On avait même poussé la comparaison jusqu’à dire que dans le pays des pharaons, où les Frères musulmans ont pignon sur rue, un journal a publié les caricatures de Mohamed en octobre 2005, sans que cela suscite le moindre émoi.

Comme par une malheureuse coïncidence, les musulmans africains sont devenus plus sensibles aux appels des imams et des mollahs au lendemain du match final de cette Can, le 17 février, avec des manifestations qui ont fait une dizaine de morts (le double selon des sources officieuses), dans un pays, la Libye, où manifester est pourtant un luxe qui peut se payer très cher. Avant cela, il y a eu des manifestations dans de nombreux pays comme la Somalie, le Kenya, le Niger, mais les marchands de la vengeance avaient du mal à trouver client.

Le pire est arrivé quand les manifestations ont gagné le nord du Nigeria, pays de 130 millions d’habitants, 6ème exportateur mondial de pétrole. 34 morts au total (des musulmans en majorité), victimes de la vengeance « chrétienne » contre des musulmans qui ont tué plusieurs des leurs. En une semaine, c’est-à-dire entre le 17 et le 25 février, l’Afrique a fait à elle seule plus de morts que l’ensemble des pays musulmans d’Asie et du Moyen Orient réunis.

Faut-il craindre le pire ? Oui, si l’on sait que sur ce continent très vulnérable, le simple vol d’une chèvre peut donner lieu à des conflits ethniques meurtriers. Mais c’est aussi la pauvreté, les guerres civiles qui rendent l’Afrique, surtout subsaharienne, sensible au discours radical des Mollahs, qui viennent souvent avec l’argent du pétrole et le…Coran. Déjà, les questions religieuses ne sont pas étrangères aux grands conflits qui minent la sécurité et la stabilité de l’Afrique. Au Soudan, le SPLA de John Garang a longtemps fait la guerre au régime de Omar El Béchir, pour défendre un sud religieux contre un Nord arabo-musulman. En Côte d’Ivoire, la lutte contre « les musulmans du Nord » a souvent été le prétexte à des massacres de populations.

C’est ce contexte de pauvreté et de tensions ethniques qui rend l’Afrique si sensible au discours des mollahs et des radicaux comme Ben Laden. L’Afrique a été, dès le début, le centre opérationnel du réseau de Ben Laden. C’est au Kenya et en Tanzanie qu’Al qaeda a, pour la première fois, essayé ses bombes « contre l’occident ». Ce sont des africains qui ont péri. Les quatre cerveaux des attentats du 11 septembre étaient africains (égyptiens), avec en tête Mohamed Attah. Le seul homme jugé dans le cadre du 11 septembre, Ibrahim Moussaoui, est un français d’origine marocaine, et tous les acteurs des attentats de Londres comme ceux de Madrid viennent d’Afrique !

Dans un rapport publié en 2002, la commission des Nations Unies sur le 11 septembre 2001 avertissait déjà que le réseau Al qaeda avait transféré l’essentiel de ses activités financières et criminelles vers l’Afrique. Sur le continent, ces relais s’appellent Groupe salafiste pour la prédication et le combat de Hassan Hattab, ou MBM de Mokhtar Ben Mokhtar, et agissent parfois en toute impunité du Soudan à l’Algérie, en passant par la Mauritanie, le Mali et le Niger. Dans les pays pauvres qui manquent d’écoles et de centres de santé, ces activités prennent la forme d’organisations caritatives qui viennent au secours de populations souvent abandonnées à elles-mêmes, et qui ne connaissent de l’occident que les politiques d’austérité du FMI et de la Banque mondiale.

Dans des pays comme le Tchad, la Mauritanie, le Soudan, le Nigeria, la Libye, Al qaeda a décidé de couper les robinets de l’or noir à « l’occident ». Le réseau serait à la base de la rébellion qui touche le nord musulman du Nigeria, dans le delta du Niger. « L’offense » faite à Mohamed pourrait être leur pain béni.

 




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