
DOSSIER : CARICATURE DE MOHAMED
Le cardinal Danneels à coeur ouvert...
9 Mars 2006
«J'espère voir émerger un islam européen, qui aurait fait sa révolution»
MALINES Récemment, l'affaire des caricatures danoises; plus loin dans le temps, des fondamentalistes qui poussent à l'extrême les prescrits du Coran: faut-il craindre l'islam au 21e siècle? Le cardinal Danneels redoute le monolithisme de cette religion qui tend vers le fondamentalisme, mais apprécie une pratique religieuse régulière qui se perd chez les catholiques.
«L'islam est en effet une religion où tout est monolithique: on parle arabe, la religion est la même, les habitudes de vie, les mariages... Au fond, c'est tout ou rien. Chez nous, il y a plutôt rupture de ce monolithisme: je peux parler français, être catholique, ne pas être capitaliste et aimer Dostoïevski. Ce patchwork n'existe pas dans l'islam.Si ce monolithisme peut être un danger? Oui, comme le christianisme il y a plusieurs siècles. Mais nous avons appris la séparation de l'Église et de l'État. Ce qui n'est pas le cas pour l'islam: la vie sociale est entièrement contrôlée. Du moins pour les sectaristes. Cet islam-là va vers le fondamentalisme, si on ne fait pas attention. Mais un autre islam, dans des milieux plus intellectuels, a déjà fait la séparation entre religion et vie sociale, religion et État. Moi j'appelle cela un islam qui a fait sa révolution française. J'espère que l'islam européen va le faire. L'islam prône de véritables valeurs, comme la conception d'un Dieu transcendant, la pratique religieuse fréquente et régulière, la cohésion sociale et aussi le fait que, pour eux, la religion peut aussi intervenir dans la vie sociale. Si elle le fait sans empiéter sur le domaine de l'État, cela ne pose pas problème.»
L'Église catholique entretient-elle des relations suivies avec les autres religions?
«Il y a une concertation avec les autres religions du pays, qui pourrait être plus soutenue. Mais on s'entend bien. Le problème justement avec l'islam, c'est qu'il n'y a pas de hiérarchie, les imams sont tous égaux. Il n'y a aucun interlocuteur représentatif pour tout l'islam, sauf maintenant l'Exécutif des musulmans, où il y a un président, mais qui n'a pas d'autorité. Et qui n'est pas reconnu par toute la communauté. C'est assez divisé... Et la politisation est un problème.
À vos yeux, peut-on représenter le prophète Mahomet?
«Pour commencer, je connais de plus belles caricatures, plus intéressantes que celles-là! Deuxièmement, selon moi, Mahomet peut être représenté. Mais si les musulmans souhaitent qu'il ne le soit pas, je pense qu'il ne faut pas les provoquer.«Mais la réaction a été totalement disproportionnée. Il n'y a rien ici qui justifie la violence. Comment l'expliquer? Elle vient probablement d'une forme de radicalisme. Une manipulation? Peut-être. Et il ne faut pas oublier que, dans la conscience collective des musulmans, il y a toujours le souvenir des croisades. L'Occident est toujours vu un peu comme anti-islamique et la moralité de l'Occident comme dégradée. C'est comme une blessure ancrée dans la conscience collective. Je dirais qu'à un moment, il faut cesser de ressasser le passé.»«Et derrière ces blessures, bien sûr, il peut y avoir des instrumentalisations. Il n'y a rien de plus facile que d'instrumentaliser la religion dans le mauvais sens: alors elle fanatise.»
Source : La Dernière Heure 2006, Belgique