DOSSIER : CARICATURE DE MOHAMED


Caricatures politiquement incorrectes

Tel que vu sur le site www.agoravox.fr
13 mars 2006

Il semblerait qu’il soit particulièrement risqué, ces derniers temps, de donner dans la caricature. Pourtant, cet exercice profondément enraciné dans nos traditions littéraires, artistiques et politiques occidentales, est aussi pratiqué avec talent dans de nombreuses régions du monde, y compris dans les pays les plus mobilisés contre les dessins publiés dans le quotidien danois Jyllands-Posten le 30.09.2005 et repris dans le journal norvégien Magazinet le 10.01.2006 (1)!

Mais comme tout le monde n’a pas la même définition du sacré, il est parfois bien difficile de définir les limites entre le titillement des croyances et l’insulte sacrilège profanatoire visant telle ou telle spiritualité. Cependant, et j’en suis persuadé, si Dieu n’est pas un rigolo, Il a un sens de l’humour plus développé que la plupart de ceux qui se mandatent pour Le représenter sur la Terre, notamment en prétendant faire progresser Son Règne par le moyen de la violence.

Le mot «caricature» a été introduit dans la langue française au XVIIIe siècle, et plus précisément en 1740, selon certaines sources. Mais il a fallu un siècle pour que celui sans qui la chose n’existerait pas, le «caricaturiste», fasse son entrée officielle dans le dictionnaire. La recherche étymologique nous conduit en Italie, car c’est à Bologne, à la fin du XVIe siècle, qu’est née, à l’école des frères Lodovico, Agostino, Antonio et Franceschino Carrachi, dits les Carraches, cette nouvelle forme d’expression artistique.

Tirant son nom de l’italien «caricare», issu du latin «carricare» signifiant «charger, exagérer», la caricature, initialement innocent dessin humoristique, ne tarda pas, une fois passée outre-Manche, à devenir une arme politique redoutable exprimant, d’une façon accessible à tous, un profond désir de changement. Car si les Italiens, au sang chaud légendaire, se sont montrés au départ bien sages, les Britanniques, au non moins légendaire flegme, s’en sont donné à cœur joie.

Au Royaume-Uni, c’est au milieu du XVIIIe siècle que la caricature politique a pris son envol. George Townsend fut le premier caricaturiste britannique de renom, et William Hogarth demeure dans les mémoires le plus grand. En 1841, l’hebdomadaire Punch, dont le nom fut repris par une célèbre marque de havanes, donna la part belle aux caricaturistes comme George du Maurier , John Leech et John Tenniel, qui s’en prirent tant aux mœurs anglo-saxonnes qu’à la politique intérieure et aux affaires internationales. Ce sport quasi national n’était pas réservé à la plèbe et aux sans-fortune. Il fut aussi pratiqué par des nobles, comme sir Leslie Ward, officiant sous le pseudo «Spy», et sir Max Beerbohm, spécialisé dans le monde de la littérature.

En Allemagne, c’est au XVIIIe siècle qu’émergea Chodoiewscki, le premier grand caricaturiste allemand. Dès 1844 furent publiées les fliegende Blätter où officiaient Moritz von Schwind, Carl Spitsweg et Wilhelm Busch. La revue Simplicissimus, créée en 1896, devint dans la première moitié du XXe siècle une institution nationale qui fut, tant elle était représentative de la nation allemande, nationalisée par les nazis! La combattre aurait été trop risqué, car rendant le pouvoir impopulaire. Il était alors plus avantageux de brûler en place publique les œuvres d’un certain Sigmund Freud!

Au Royaume d’Espagne, la caricature fut aussi un moyen de critique sociale. C’est le peintre Francisco Goya (1746-1828) qui, devenu sourd en 1792 après une grave maladie, se lança avec succès dans cette nouvelle discipline. Il réalisa, entre 1793 et 1798, la série dite des Caprices, constituée de 80 eaux-fortes pointant les errements et les faiblesses humaines. Leur publication en 1799 se fit à l’initiative de leur auteur, retirée de la vente après quelques jours, pour éviter les foudres de l’Inquisition. Autres temps, pas autres moeurs...

En France, la caricature politique se développa à compter du XVIIIe siècle, connut un essor du XIXe à la première moitié du XXe siècle, mais traverse une morte saison depuis la Seconde Guerre mondiale en comparaison du rôle qu’elle a joué précédemment. Bien ancrée dans l’esprit français, elle a encore de beaux jours devant elle. Des journaux comme La Caricature (1930), Le Charivari (1831) et le Journal pour rire (1848) lui donnèrent la part belle. Leurs actuels prolongements radiophoniques et télévisés n’en sont que des émanations hautement technologiques. Daumier, Doré, Gavarni, Cham et Grévin laissèrent leur nom dans l’histoire de la presse. Honoré-Victorien Daumier (1808-1879) connut même la prison pour ses célèbres portraits de Louis-Philippe (1773-[1830-1848]-1850). Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le peintre Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) porta la caricature à son plus haut niveau artistique. Caran d’Ache (1858-1909) donna à la caricature le mouvement de la bande dessinée. L’Assiette au Beurre et le journal antidreyfusard Psst firent grande consommation de caricatures pour des raisons diamétralement opposées. Aujourd’hui, seuls Charlie Hebdo et le Canard Enchaîné perpétuent avec talent cette tradition de la caricature.

Le Musée du Fumeur (2), petit bastion parisien de résistance aux assauts du néo-hygiénisme, organise régulièrement des expositions dont nous nous étions déjà fait l’écho (3). Actuellement, du 17 janvier au 8 octobre 2006, il y est présenté un ensemble de caricatures de fumeurs allant du XVIIe siècle à nos jours. Ne manquez pas d’y faire un tour, si vous passez dans le coin, ou alors pour le moins, offrez-vous une visite virtuelle. Personne ne vous pompera votre air ambiant le temps de votre promenade sur le Net, et vous vous offrirez, enfin je l’espère, quelques bonnes tranches de rire. Dans l’actuel contexte de montée en puissance des associations de pourfendeurs de nicotianophiles qui, contrairement à la plupart des fumeurs qu’elles combattent, manquent cruellement de sens de l’autodérision , qu’y a-t-il de plus salutaire que le rire?

1. L’indignation totalement recevable des pays musulmans suivie d’une totalement irrecevable flambée de violence début 2006 a pour origine 12 dessins parus dans le danois Jillands Posten (conservateur) en septembre 2005 et repris dans le norvégien Magazinet (chrétien) en janvier 2006. Ces dessins furent réalisés à la suite d’un appel d’offres pour l’auteur d’un ouvrage sur Mahomet ne trouvant pas d’illustrateur par peur des représailles.


2. cf http://www.museedufumeur.net/cadresfr.html

3. cf sur Le Portail des Auteurs, dans «Volutes & Volumes» l’article du 09.04.2004 intitulé «Et si on se faisait une expo?» consacré à l’exposition de peintures sur feuilles de tabac de Frédéric Dagain.

 

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