
DOSSIER : CARICATURE DE MOHAMED
Les musulmans et notre société
Par : Pierre Bourret, Gatineau (Le Droit)
13 mars 2006
Comment une société sans Dieu comme la nôtre pourrait-elle comprendre la réaction des musulmans aux caricatures du prophète Mahomet ? Ils nous apparaissent plutôt fanatiques. Mais ne pourrait-on pas un instant s'interroger sur nos certitudes occidentales et se demander si notre projet de construire une société sans Dieu est sensé. Pour les croyants tels ces musulmans, ce projet est dérisoire. De fait, comment évacuer Dieu de nos vies ? Dieu est partout. L'air que je respire vient de Dieu. Comment croire qu'on puisse ignorer l'existence du "premier horloger" dans nos projets de société ?
Même si on n'adhère pas à cette mentalité musulmane qui tient la femme pour inférieure et même si on ne croit pas, comme cette minorité de musulmans, que Dieu est cet Être suprême à l'esprit vengeur qui avalise le fanatisme et le terrorisme, on n'est pas obligé d'avoir la foi américaine ; on peut douter de nos certitudes occidentales de plus en plus fragiles. Par exemple, pourquoi la liberté d'expression que des journalistes revendiquent pour justifier les caricatures du prophète Mahomet serait-elle respectueuse quand il est question de couleur de peau ou d'orientation sexuelle et irrévérencieuse quand il s'agit de croyances ?
Comment comprendre aussi que notre société soit si hésitante à transmettre à ses enfants, par l'éducation, un corpus de valeurs offrant une explication cohérente de la vie et du monde tel que les religions le proposent ? Est-ce normal qu'une société n'ait plus de réponses à donner à ses enfants qui se demandent : "À quoi sert la vie ? Qui en est l'auteur ? Et pourquoi la vie ?" Pour un croyant, ce silence est une aberration parce qu'il livre les enfants pieds et poings liés à la société de consommation, il remplace le sens de l'existence humaine par un idéal matérialiste. "À quoi sert la vie, mon petit ? À faire de l'argent et à consommer et rien d'autre."
Pourquoi notre société voudrait-elle renoncer à ces trésors de sagesse millénaire comme dans l'Évangile et le Coran ? Parce que les réponses des religions leur semblent fanatiques ? Pourtant, un grand nombre des valeurs prônées par notre société occidentale viennent de l'Évangile : le respect du faible, du malade, de l'étranger, le rejet de la violence pour se faire justice, le devoir démocratique qui incombe aux autorités de servir le plus grand nombre plutôt qu'eux-mêmes, le partage des richesses, l'obligation d'assister les blessés sur la route, etc. Notre inconscient collectif occidental est pétri des valeurs évangéliques. Alors pourquoi cacher ces enseignements à nos enfants ou même aux immigrants s'ils veulent comprendre nos réflexes et nos valeurs ?
Dans cette société affranchie du pouvoir religieux, les enfants sont déshabillés devant des caméras et leurs images circulent librement sur Internet, le système de santé est un puits sans fond dans lequel les compagnies pharmaceutiques s'enrichissent, les prescriptions et les actes médicaux prolifèrent et des médecins ont déjà commencé à recevoir des pots-de-vin pour opérer les riches avant ceux qui attendent en queue dans les urgences. Les juges s'appuient sur la Charte des droits pour administrer la justice en faveur des groupes minoritaires pendant que la majorité est relayée au rôle de spectatrice. Le gouvernement favorise des lobbyistes, des groupes de pression, des amis du parti alors que la majorité votante est là aussi réduite à se taire et à payer la note. Une poignée de fonctionnaires dans des officines gouvernementales imposent leur opinion à cette même majorité, par exemple dans le cas de l'enseignement religieux à l'école souhaité par une majorité de Québécois.
De plus en plus, la démocratie est un leurre dont on use pour domestiquer les masses et laisser le champ libre à quelques individus ou groupes privilégiés. Des journaux sont au service d'une idéologie dictée par leurs propriétaires et servent des fins largement mercantiles, avec des journalistes qui trafiquent la nouvelle pour s'attirer la reconnaissance publique. Des conseils de direction de compagnies tripotent les chiffres pour augmenter leurs revenus sur le dos des actionnaires. On me dira que ce sont là des constantes dans les sociétés humaines. En partie, néanmoins il reste vrai que des autorités politiques et civiles qui ne s'adossent pas au sacré des religions sont dépourvues d'autorité morale ; elles ne peuvent imposer leurs vues que par la coercition de leurs lois et de leurs tribunaux. Elles ne peuvent ni convaincre profondément ni toucher les coeurs. Seul l'humain dans sa relation à Dieu, à travers la religion, peut trouver une raison à la loi et y consentir si cette loi s'appuie sur des valeurs morales et religieuses.
En résumé, la société civile en évacuant le religieux ne s'est pas retrouvée à la fin grandie. Au contraire, elle a perdu quelque chose de son âme, elle est devenue plus étroite, plus individualiste, plus matérialiste. Comment se surprendre que les musulmans rejettent cette société et la civilisation occidentale qu'on veut leur imposer et qu'ils exigent à hauts cris le respect de leur société où Dieu et le religieux sont encore présents ?