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Les religions du monde et la réponse environnementale : vers une pluralité de solutions


Richard Foltz est un militant écologiste depuis 25 ans. Il a récemment quitté son pays d’origine, les États-Unis, pour venir s’établir à Montréal. Professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia, il donne un cours sur les valeurs écologiques dans les religions. Il est membre du Forum canadien pour la religion et l’écologie, de même que du Forum of religion and ecology of Harvard University. Nous le remercions très chaleureusement de son aimable collaboration à notre dossier.

Que disent les diverses traditions culturelles du monde quant à la responsabilité humaine envers l’environnement naturel ? La civilisation occidentale a longtemps considéré la nature comme un adversaire à maîtriser et les ressources naturelles comme étant exclusivement destinées à l’usage des êtres humains. Par conséquent, de nombreux débats contemporains ont été déclenchés par l’affirmation que les valeurs occidenta-les, celles du christianisme en particulier, étaient responsables de la crise planétaire actuelle. Cette accusation est-elle fondée ? Les autres traditions sont-elles plus « favorables à l’environnement » ? Un christianisme écologique est-il possible ?

À une époque où nos systèmes entretenant la vie sont en péril, nous devons aborder la relation entre l’humanité et la nature d’un point de vue spirituel autant que d’un point de vue matériel. Depuis quelques années, dans les milieux religieux institutionnels, on s’intéresse de plus en plus aux questions de gérance de l’environnement. Toutes les grandes Églises chrétiennes aux États-Unis (à l’exception, il faut le noter, de l’Église de Jésus-Christ des Saints des derniers jours) se sont prononcées officiellement sur le sujet, tout comme les juifs, les musulmans et d’autres groupes religieux. Dans certains cas, cette prise de conscience s’est reflétée dans des prédications sur l’environnement et des activités écologiques dans la communauté. La cathédrale St. John the Divine de New York est le lieu de nombreuses activités écologiques à caractère religieux, comme des programmes de justice environnementale et la célébration annuelle organisée par Paul Winter, la Gaia Missa. Cette cathédrale est également le lieu de rencontre (œcuménique) du National Religious Partnership on the Environment (Partenariat religieux national sur l’environnement). Plusieurs établissements d’enseignement chrétiens, comme le Berea College au Kentucky et le Au Sable Institute au Michigan ont élaboré des déclarations de mission explicitement environnementales.

Le nouvel activisme environnemental basé sur les valeurs religieuses n’est pas propre aux occidentaux ou aux chrétiens. Des organisations comme l’Islamic Foundation for Ecology and Environmental Sciences à Birmingham (Angleterre), et l’Islamic Foundation for Ecology and Environmental Sciences à New Delhi (Inde), travaillent à éveiller la conscience écologique chez les musulmans. Des Églises africaines indépendantes du Zimbabwe ont intégré à leurs offices religieux des rites de « protection de la terre ». En Amérique latine, des théologiens comme Leonardo Boff et Ivone Gebara ont associé l’environnementalisme à la théologie de la libération et au féminisme. En Inde, l’Association internationale pour la conscience de Krishna (AICK) a travaillé à la restitution des terres sacrées de Krishna et à leur protection contre le développement excessif et la pollution. Le premier mouvement Chipko dirigé par des femmes indiennes se servant des symboles et de l’imagerie hindous a contribué à freiner la déforestation dans les contreforts de l’Himalaya. De même, en Thaïlande, des moines bouddhistes ont fréquemment réussi à empêcher l’abattage des arbres en les déclarant « sacrés ». Et tous les groupes autochtones du monde - qu’on appelle souvent « premiers peuples » - ont lutté pour protéger leurs territoires ancestraux en partant du principe que la terre est sacrée.

Interface entre religion et environnement

Depuis plus de trente ans, on assiste à la progression d’un débat intellectuel sur l’interface entre religion et environnement qui s’est traduit par une forte hausse de littérature spécialisée, en particulier au cours de la dernière décennie. De 1996 à 1998, Mary Evelyn Tucker et John Grim ont organisé une série de treize conférences sur « La religion et l’écologie » auxquelles ont participé plus de 700 spécialistes et activistes du monde entier. Les onze premières conférences ont été données au Center for the Study of World Religions (Centre d’étude des religions du monde) de l’Université Harvard, tandis que les deux dernières ont eu lieu à New York, au Musée américain d’Histoire naturelle et aux Nations Unies. À ce jour, il s’agit du projet de recherche le plus complet visant à examiner les visions du monde et de l’environnement de divers points de vue religieux. Un des résultats de ces conférences a été la publication d’une série d’ouvrages sur le sujet par la Harvard University Press. Une autre a été la création d’un Forum permanent sur la religion et l’écologie avec un site Web comprenant des biblio-graphies, des projets d’éducation et d’autres ressources.

Un autre forum universitaire est le Religion and Ecology Group qui a le vent dans les voiles depuis le début des années ‘90 au sein de l’American Academy of Religion. Ce groupe comprend maintenant plus de cinquante membres, sans compter les nombreuses personnes qui assistent aux tables rondes organisées lors des assemblées annuelles de l’AAR. La plupart sont des professeurs ; certains donnent déjà un cours sur la religion et l’environnement, alors que d’autres espèrent en ajouter un à leur programme. Chaque année, l’assistance est plus nombreuse, signe de la prise de conscience grandissante dans le domaine des sciences religieuses de l’importance des questions éthiques et de la vision du monde dans toute discussion relative à l’environnement.

La dimension religieuse de l’environnement est également prise en compte par ceux et celles qui se spécialisent dans d’autres sphères d’études environnementales. De nombreux scientifiques et spécialistes admettent volontiers qu’ils se retrouvent souvent confrontés aux problèmes engendrés par les différences de cultures et de valeurs. À cause de cela, les divers campus universitaires du pays se montrent de plus en plus intéressés à ajouter à leur programme de Lettres des cours en études environnementales pour faire contrepoids aux cours de sciences et d’élaboration de politiques. Plusieurs départements de philosophie offrent maintenant des cours en éthique environnementale. Les spécialistes des religions sont toutefois en mesure d’offrir une perspective distincte et sans doute plus large de la question, en particulier ceux et celles qui enseignent les religions du monde.

« Religion et écologie », une expression que l’on n’a fabriquée que récemment, n’est peut-être pas en fait la meilleure appellation pour ce nouveau champ d’étude. Il est certain que, pour un biologiste, la compréhension du terme « écologie » sera différente de celle des spécialistes actuels des religions. Et bien que certaines personnes puissent comprendre que le mot « religion » ne se limite pas nécessairement aux traditions de foi historiquement reconnues dans le monde, l’utilisation de ce terme peut impliquer des restrictions de catégorie non nécessaires (et, dans ce cas, non souhaitables) dans l’esprit de beaucoup de gens. C’est pourquoi je préfère utiliser les termes « visions du monde » et « environnement » dont le sens est plus large que les termes « religion » et « écologie » qui leur correspondent. Par « vision du monde » j’entends cette façon dont une personne voit le monde et se situe dans le monde, transmise par la culture, et par « environnement » j’entends généralement la biosphère dont nous faisons tous partie (bien qu’on comprend ici que les contextes culturels sont le plus souvent intimement liés à des écosystèmes spécifiques). J’espère que mes collègues me pardonneront cet écart de convention et comprendront que, finalement, nous parlons tous fondamentalement de la même chose.

Essentielle interdisciplinarité

Ceux et celles d’entre nous qui enseignons dans ce domaine avons constaté à quel point l’intérêt pour les cours sur la vision du monde et l’environnement est vraiment interdisciplinaire. En plus des étudiants qui ont choisi la religion comme matière principale, on note que de nombreux étudiants s’y intéressent, en sciences, en économie, en philosophie, en lettres et en science politiques – en fait, dans tous les domaines. Souvent à l’opposé des autres secteurs de leur expérience académique, ces étudiants et étudiantes voient dans la crise environnementale le lieu d’implications diverses dans leur propre vie et dans le monde à la construction duquel ils contribuent pour eux-mêmes et pour les générations futures.

Je donne moi-même un cours sur les diverses visions du monde et l’environnement depuis déjà cinq ans dans trois institutions différentes : un collège privé d’enseignement des arts libéraux, une université élitiste destinée à la recherche, et une université ouverte au grand public. Dans ces trois cas, ce cours a suscité plus d’intérêt, d’enthousiasme, de contribution et de dynamique de classe que tous les autres cours que j’ai donnés. Plusieurs étu-diants déjà très engagés dans les causes environnementales prennent ce cours alors que d’autres, plutôt sceptiques au début, prennent rapidement conscience de l’importance et de la pertinence du sujet pour leur propre vie et pour la société dans son ensemble.

L’obstacle majeur, dans la plupart des cas, est, pour les étudiants qui ne se considèrent pas personnellement comme religieux, de reconnaître l’importance de la religion quand il s’agit d’aborder les questions environnementales. Mais ils surmontent rapidement cet obstacle dès qu’ils en viennent à comprendre que tous les êtres humains possèdent une certaine vision du monde qui oriente leur prise de décision, pas toujours de manière ration-nelle, et que les valeurs et les points de vue que l’on considère généralement « religieux » sont souvent ce qui dicte même les réactions des personnes qui ne se voient pas comme religieuses au sens traditionnel du terme. Les étu-diants et étudiantes demandent souvent dès le premier cours en quoi la religion peut bien se préoccuper d’environnement. À la fin de la session, personne ne pose plus cette question. Chacun, chacune a plutôt commencé à réfléchir à la manière dont ses valeurs orientent les choix qu’il-elle fait et à comprendre comment les différents systèmes de valeurs permettent aux problèmes d’apparaître. Ils et elles ont aussi commencé à réfléchir aux différentes solutions que ces systèmes de valeurs peuvent offrir pour résoudre ces problèmes.

Rêve et réalisme

Une critique récurrente qui vise les spécialistes oeuvrant dans ce domaine est qu’ils ont tendance à « idéaliser » les traditions religieuses dans leur présentation apologétique (et parfois hautement sélective) des textes « respectueux de l’environnement ». Présentement, dans ce domaine, il est probable que la majorité des textes disponibles aient un ton quelque peu idéaliste. Bien entendu, on doit comprendre que les religions ne représentent qu’un élément (bien que souvent majeur) de la vision du monde d’un individu ou d’une société, et du système de valeurs qui en découle et qui influence les attitudes et les décisions des personnes et des groupes. La pauvreté et la cupidité sont deux exemples de forces pouvant l’emporter sur les va-leurs transmises par la religion ou la culture, et il en existe sûrement beaucoup d’autres. (Des anthropologues comme Roy Rappaport, qui se basent davantage sur le matérialisme et l’évolutionnisme, comptent parmi ceux qui proposent d’autres approches.) Ce serait une erreur de présumer que l’approche religieuse ou la vision du monde d’une personne soit le seul (ou même le premier) facteur déterminant son comportement environnemental, tout comme il serait naïf de prétendre que la pratique généralisée du christianisme, du bouddhisme ou de tout autre tradition religieuse dans le respect de l’environnement conduirait automatiquement à la restauration de la biosphère. L’étude des visions du monde et de l’environnement permet toutefois de supposer que ces dernières consti-tuent un facteur important qui mérite notre attention et notre réflexion.

Et, bien que cela puisse sembler évident, il est bon de se rappeler que les visions du monde peuvent évoluer et évoluent de fait. Par exemple, si les chrétiens occidentaux d’aujourd’hui devaient entreprendre une étude rigoureuse de l’histoire du christianisme, ils pourraient être amenés à découvrir des faits historiques mettant en lumière certaines des valeurs et des croyances qui leur tiennent le plus à cœur, tout comme ils pourraient aussi découvrir que certaines des inquiétudes, préoccupations et pratiques des premiers chrétiens étaient bizarres, sans importance, ou tout simplement « erronées ». De la même manière, le bouddhisme chinois ou japonais contemporain s’écarte sur plusieurs points des modèles illustrés par les anciens textes indiens.

Pour prendre des exemples plus récents, on peut voir que les attitudes dominantes aux États-Unis en ce qui a trait à la race et au sexe ont changé radicalement au cours d’une ou deux générations seulement. Cela ne veut pas dire que le racisme et le sexisme ont disparu, mais cela rend compte du fait que des sanctions que l’on n’aurait pas imaginées il y a cinquante ans s’appliquent aujourd’hui dans de tels cas. Beaucoup estiment qu’un changement d’attitude de cette ampleur et de cette rapidité sera nécessaire pour faire face avec un tant soit peu de succès à l’aggravation de la crise environnementale. Un tel changement peut sembler désespérément improbable, bien que la situation devait sembler tout aussi sans espoir aux suffragettes du début du vingtième siècle ou aux défenseurs des droits de la personne au début des années ‘60.

Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, et c’est urgent, c’est un niveau de foi et d’engagement semblable à ces mouvements. La question n’est pas de savoir si telle ou telle tradition religieuse peut être « authentiquement » interprétée comme respectueuse ou non de l’environnement – c’est une approche qui a suscité de nombreux débats sans issue. Nous devrions plutôt, chacun, chacune, chercher ce qui dans nos traditions respectives peut orienter l’éthique de responsabilité envers l’environnement dont nous avons désespérément besoin. Un jour, nos descendants auront peut-être sur notre dépendance envers les combustibles fossiles le même regard que nous avons sur la pratique de l’esclavage de nos ancêtres qui exprime pour nous l’immoralité, la paresse et l’inutilité. Ce serait tout un changement de vision du monde !

Adapté de Worldviews, Religion, and the Environment : A Global Anthology, Richard C. Foltz, éditeur, Belmont, CA : Wadsworth (2002), pages xiii-xv, 5-6.
Traduction :
Judith Bricault

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