
Dieu, transforme le monde par ta grâce
Tout à l’honneur de l’Amérique latine
Par David Fines
Petite journée à l’Assemblée générale du Conseil œcuménique des Églises ; une pause bienvenue en son mitan, avant de reprendre pour quatre journées pleines de plénières, de délibérations et de prises de décision.
Le matin, les 3 000 et quelque participants-es avaient le choix entre pas moins de 26 paroisses locales pour une célébration dominicale ; ils et elles se sont répandus-es entre les églises méthodistes, presbytériennes, luthériennes, baptistes, pentecôtistes, orthodoxes et catholiques romaines de Porto Alegre qui leur avaient lancé l’invitation.
Après un long détour à pied dans la ville pour revoir les lieux si bruyants et si animés du Forum social mondial, je me rend dans une paroisse méthodiste « à saveur pentecôtiste » dixit le pasteur, dans sa façon de célébrer. La douzaine d’évêques présents (tout comme les luthériens et les anglicans, les méthodistes ont conservé une structure ecclésiologique pyramidale) sont présentés les uns après les autres (dont deux femmes), de même la trentaine de groupes nationaux qui composent plus de la moitié de l’assistance d’une église pleine à craquer. Tout ça avec force applaudissements et des alléluias - Amen bien sentis ! Puis c’est autour du groupe des jeunes et des enfants de chanter… si joliment, qu’on en redemande. Enfin, la prédication assurée par l’évêque Sally Dyck de Minneapolis aux États-Unis est traduite, comme tous les bons mots du pasteur, au fur et à mesure. On en a donc pour deux bonnes heures. Mais bon, c’est presque jour de congé et les chants me sont à moitié connus… et un excellent repas aux couleurs et aux saveurs locales nous attend.
Une seule conférence de presse, en ce jour 6 et une seule plénière en après-midi, toutes deux sur l’Amérique latine, avec à peu près les même protagonistes : Elsa Tamez, une presbytérienne du Costa Rica, théologienne de la libération, le prix Nobel de la Paix en 1990, Adolfo Perez Esquivel de l’Argentine, qui était le matin dans la même église que moi aux côtés d’Emilio Castro, ancien secrétaire général du COE, ainsi que Nora Cortinas, l’une des fondatrices et présidente des Mères de la Place de Mai, ce mouvement de femmes qui avait mis de la pression sur le régime militaire argentin, et qui le fait encore depuis 29 ans, pour retrouver leurs fils et leurs filles et leurs petits-enfants morts ou disparus.
Pour Adolfo Esquivel, pendant longtemps en Amérique latine on a manipulé et abusé du nom de Dieu. « L’œcuménisme c’est l’unité qui sert à combattre les forces du mal et de mort, la guerre et la violence. » À une question sur son Prix Nobel il répondra avec humour que ce prix cause surtout un gros mal de tête ! « Avant je parlais sans qu’on ne m’écoute ; maintenant, quand je parle, on m’écoute. » Plus sérieusement, il dira que le Nobel ce peut qu’être un outil à mettre au service des pauvres. Et à la fin : « Dans une de mes dernières lettres au président Bush, je lui ai fait remarquer que lorsqu’il prie, Dieu doit se boucher les oreilles ! »
Elsa Tamez poursuit en décrivant la guerre comme un péché contre Dieu. À une question sur la théologie de la libération, elle répond que même si les contextes politiques et sociaux ont considérablement changés en Amérique latine, celle-ci est toujours vivante, car elle prend de nouvelles formes, devenant plus large, plus étendue, traitant plus de sujets, s’ajoutant comme réflexions la libération des femmes, des peuples autochtones, des personnes gaies, des minorités opprimées, partout où le racisme, le sexisme, l’exclusion prévalent. Elle rappellera également que les Églises latino-américaines ne doivent pas oublier Haïti.
Je leur pose une question : qu’attendent-ils de cette Assemblée du COE ? Qu’elle nous fasse réfléchir à partir de la foi ; que les débats ne demeurent pas qu’au niveau des mots, mais ce concrétisent en actions ; que les Églises membres gardent en tête qu’elles ont la responsabilité d’agir en des actes de foi qui sont autant d’actes d’engagement envers l’humanité ; qu’elles (se) répètent que les « non-personnes » existent : ce sont des paysans, des pêcheurs, des réfugiés, des pauvres, des minorités exploitées… Les Églises ne peuvent s’en distancer ; les aider, ce n’est pas de la charité, ni de l’entraide humanitaire, c’est la solidarité chrétienne qui s’exprime. Il faut « espérer l’espérance ».
La plénière, durant laquelle on verra Rigorberta Menchu du Guatemala, autre récipiendaire du Prix Nobel, par vidéo interposé, est une présentation de l’histoire de l’oppression et, surtout, de la résilience des peuples de l’Amérique latine. Les marionnettes à grandeur humaine sont d’une grande efficacité. Toute l’après-midi, des chorales, des chanteurs, des troupes de danses latino-américains animent le campus de la PUC. En fin de soirée, ils nous feront vibrer en un grand spectacle sous les étoiles et les gouttes de pluie.
David Fines