
Dieu, transforme le monde par ta grâce
Des conflits (et) des générations
Par David Fines
Un gros merci (muito obrigado ! ) à tous ceux et celles qui m’envoient des gentils mots d’appréciation… (Et merci à Judith Bricault qui me les transmet.) Merci à ceux et celles qui m’incluent dans leurs prières. Ici, à la 9eme Assemblée générale du Conseil œcuménique des Églises (COE) à Porto Alegre au Brésil, on a prié plusieurs plusieurs fois pour les autres en incluant tout le monde et même ceux à qui on ne pense jamais. Il y a certainement eu un moment pour vous : « Les blancs, les Noirs, les mulâtres, les jaunes, les grands, les petits, les fins et les fous, les pauvres et les soit disant riches, les beaux et les autrement, les personnes gais et les supposées hétérosexuelles… » C’est ainsi que le toujours « inimitablement » et exubérant Desmond Tutu, archevêque anglican de l’Afrique du Sud, commence son discours en fin de plénière du matin. « Tous nous sommes enlacés (embraced) par les bras de Dieu. »
Le thème de ce jour 7 était l’unité de l’Église. Hum ! En première conférence de presse, pendant que les délégué-es de l’Assemblée méditaient, dans les petits groupes d’études bibliques, sur le texte d’Ezéchiel 36 : « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit, je vous ferai marcher selon mes lois… » ( un passage extrêmement bien approprié pour le sujet - et les événements, comme on verra plus tard ! - du jour), nous écoutions les représentants des Églises évangéliques (dans le sens américain et non européen du terme) et pentecôtistes. Les Églises évangéliques et pentecôtistes, tout comme l’Église catholique romaine, ne sont pas membres du COE. Cette dernière participe cependant pleinement à certains comités et envoient cérémonieusement des observateurs à toutes les rencontres d’importance du COE. À la 8ème Assemblée du COE, à Harare en 1998, avait été votée la proposition de réunir « un Forum d’Églises chrétiennes et d’organisations œcuméniques ». Des contacts ont été faits et des invitations lancées si bien qu’en juin 2002 une première rencontre a lieu avec des représentants évangéliques, pentecôtistes et indépendants. Mais, pour faire une histoire courte, la réalisation de ce projet sera « un processus beaucoup plus long que prévu. (…) Jusqu’ici plusieurs organisations et Églises pentecôtistes importantes ont décliné les invitations.»
Alors c’est une grande première (la venue d’observateurs à une assemblée du COÉ) qui a été soulignée aujourd’hui par trois des leaders du monde évangélique et pentecôtiste (plus de 400 millions de fidèles, dont 90 % selon ce qui a été dit dans les pays du Sud !), avec remerciements d’usage… mais mise au point qui l’était tout autant. Si « l’appel du COÉ arrive au bon moment » selon Geoff Tunnicliffe, un Canadien, président de l’Alliance évangélique mondiale, (qui soulignera également la remarquable diversité du COÉ), « nous sommes très satisfaits de l’œcuménisme tel qu’il se vit actuellement », précisera Norbert Saracco, de l’Église évangélique de la Bonne nouvelle en Argentine. Autrement dit, nous sommes bien contents du statu quo et nous en accommodons bien. « Nous sommes vos fils » ; traduction : laissez-nous aller comme on veut, là où on veut. Trois fois plutôt qu’une, l’un ou l’autre des trois leaders a souligné que leur mouvement se composait des seules dénominations du christianisme en croissance dans le monde d’aujourd’hui. Ce n’est pas encore la lune de miel, ni la confiance totale.
Tout de suite après, première plénière du matin, dans laquelle trois orateurs s’expriment sur le thème du jour, un orthodoxe et un catholique qui encadrent Isabel Apawo Phiri, une presbytérienne, professeure de théologie africaine à l’École de théologie et de religion de l’Université de KwaZulu Natal, en Afrique du Sud (elle est également coordinatrice du Cercle des théologiennes africaines concernées). Sa brillante présentation, intitulée « Appelés à être l’Église unie – L’avenir de l’œcuménisme » mériterait d’être reproduite en entier. (Une fois n’est pas coutume, mais je signale qu’elle disponible en français sur le site du COÉ (www.wcc-coe) sous le numéro PLEN5.4 French.) En conclusion, elle dira : « Si nous croyons vraiment que Dieu nous appelle à l’unité, manifestons-le concrètement en reconnaissant les ministres ordonnés (quels que soient leur race, leur sexe, leur âge, leurs capacités ou leur orientation sexuelle) appartenant aux autres Églises et les accueillant à la table de la Sainte Cène ; en élaborant des rituels pour les mariages entre membres d’Églises différentes ; en accueillant la spiritualité des autres dans le cadre de l’éducation et de la formation théologique ; et en déclarant que l’Église est la communion des croyants, sans manquer de nous débarrasser de tout ce qui compromet cette conviction. » (Service de traduction du COÉ)
Puis arrive celui que tout le monde attendait au son et au rythme du tambour africain, Desmond Tutu, aussi excité de nous voir que nous de le recevoir (et en cela je revois le même homme que j’avais rencontré au Conseil général de l’Église unie en 1982). Après sa salutation ci-haut citée, il démontre à quel point le COÉ a joué un rôle important dans la lutte contre l’apartheid en relatant les nombreuses occasions où il l’a condamné, et agi en appui à la libération du peuple sud-africain, tout en reconnaissant qu’un certain christianisme a voulu justifier l’apartheid. L’apartheid, c’était un système fondé sur la division, dit-il en substance, et « la division (diviseness) est péché. (…) Nous devons célébrer nos différences, car les différences viennent de Dieu. L’acception de ces différences doit se prolonger dans l’accueil des personnes des autres religions. Il n’y a plus ni Grecs, ni Juifs, ni chrétiens, ni musulmans, ni différences de niveaux socio-économiques, ni genres. (…) Dieu nous enlace tous de ses bras. » Et bien sûr, il joint le geste à la parole. « Paix, louanges, gloire, honneur, aux siècles des siècles à notre Seigneur ! » Comment ne pas être transporté par la force, la fougue, l’élévation des propos de ce prophète (et quel contraste avec l’asepsie stérilisante de ceux de ce matin) !
Les chanceux journalistes auront droit à un autre temps avec lui, partagé avec l’évêque luthérienne Margot Kässmann et l’archevêque orthodoxe Anastasios d’Albanie. Ils répètent l’une ou l’autre que Dieu fait le rêve de notre unité, que l’unité est une nécessité, qu’il nous faut la passion d’être ensemble, et malgré les tensions nous avons à toujours écouter les cris des pauvres. Ils répondront à ces questions sur les Églises évangéliques, sur l’Irak, sur l’Iran. À une question sur le dialogue interreligieux, D. Tutu répond que « Dieu n’est pas un chrétien ». À une question sur le pape, M. Klässmann répond que les Églises allemandes ont encore beaucoup d’attentes. À la dernière question à savoir si Robert Mugabe (le président aux tendances dictatoriales du Zimbabwe) est oui on non un terroriste, D. Tutu aura cette suave répartie (dans un grand éclat de rire) : « Don’t do this to me ! » (Ne me faites pas ça !), pour ensuite y aller d’une réponse toute pastorale.
En après-midi, qu’avons-nous eu ? Des rapports et des rapports. Un premier sur les finances – beueuf ! – (en substance : ça va mieux que ça allait, mais la crise n’est pas terminée), un autre sur les nominations au Comité central (150 membres élus jusqu’à la prochaine Assemblée) avec des tonnes de copies de statistiques pour dire qu’on ne va pas trop changer les choses, et (notamment sur la représentativité et la nombre de jeunes) les insatisfactions diffuses fusent.
Enfin, à la deuxième plénière de l’après-midi, la présentation du rapport du Comité des questions d’actualité, notamment : trafic des femmes, pauvreté, protection des Églises qui font l’objet de discrimination, populations et langues autochtones en danger, réunification de la Corée, Amérique latine, droits de la personne et contre-terrorisme, réforme des Nations Unies, eau, armes nucléaires… Durant cette plénière, les jeunes se sont fait entendre silencieusement. À chacune des périodes de discussions en petits groupes, pour manifester leur mécontentement, en groupe compact et solidaire, ils se sont levés foulards sur la bouche et pancartes de slogans au bout des bras réclamant le 25 % de représentation ; souvenez-vous de l’appel d’Ezéchiel. Mais ça n’a pas décontenancé une miette la modératrice de la séance, Marion Best, et ça a fait la joie des tous les photographes.
La prière du soir ? Une bonne messe catholique romaine.
David Fines