
Dieu, transforme le monde par ta grâce
Transformer le monde, une lourde tâche...
Par David Fines
EDAN, c'est l'acronyme anglais pour le Réseau oecuménique pour la défense des droits des personnes avec des handicaps. Il tenait aussi un important rassemblement durant les trois jours précédant la 9e Assemblée générale du COE. Quant on entre dans leur salle de réunion, on réfléchit un peu aux nombreux obstacles que toutes ces personnes ont dû surmonter pour se rendre à Porto Alegre de tous les coins de la planète et à leur détermination de changer les choses, et notamment les Églises. J'assiste à une présentation d'une étude faite en Corée sur la violence contre les femmes handicapées. Les statistiques laissent pantois. 90% des actes de violence sont des viols et 9 autres pour cent sont à caractère sexuel.
Le pasteur presbytérien du Kenya Samuel Kabu, qui est aveugle, est le président de EDAN et celui-ci est représenté lors des plénières de l'Assemblée par trois délégués officiels. Ses objectifs sont nombreux ; on peut lister : mettre en contact et faire des liens entre les membres avec handicaps du COE, servir de groupe de pression auprès du COE, proposer une réflexion théologique sur cette question, évaluer les divers programmes du COE en fonction de leurs préoccupations, faciliter et encourager les collaborations entre Églises locales quant aux questions propres aux personnes avec des handicaps.
La pré-Assemblée des Peuples autochtones est commencée depuis deux demi-journées au moment où le secrétaire général du COE Samuel Kobia vient y faire son discours de bienvenue d'usage. Il retrace les grandes étapes de l'ouverture du COE aux peuples autochtones en commençant par l'incontournable Assemblée de Vancouver en 1983, où pour la première fois les peuples autochtones y sont pleinement accueillis. Il poursuit en énumérant certains aspects de la vie et du travail du COE qui ont été irrémédiablement influencés par la présence des peuples autochtones ces trente dernières années, notamment « l'intégrité de la Création », une nouvelle compréhension de la Vie et l'identité de l'être humain en relations.
On applaudit. Mais tout de suite la période de réactions et de commentaires montre que certains représentants des peuples autochtones veulent aller « plus loin que les paroles ». Un participant, chef de son clan en Australie exprime de façon très polie, mais très claire, les ressentiments partagés par beaucoup. La transformation, dit-il en substance, ce n'est pas juste celle du monde, mais surtout celle de l'Église et celle du COE. Nous voulons une représentation réelle aux instances décisionnelles et nous désirons que nos situations de marginalisation et de domination ( « jusque dans nos noms » ajoutera Jennifer Koinante du Kenya), qui sont plus que de simples préoccupations, trouvent leur chemin dans l'ordre du jour des délibérations. Les personnes présentes viennent de plusieurs pays d'Afrique, des Îles du Pacifique, de la Nouvelle-Zélande, de la Bolivie, de la Sibérie, de l'Amérique du Nord... La plupart opinent de la tête renvoyant le secrétaire général à ses devoirs et à autre chose qu'un discours mielleux.
« Paradoxalement, a écrit Elsa Tamez, professeur et théologienne de San José au Costa Rica, quand nous parlons de la grâce de Dieu nous devons aussi parler de péché. Et en Amérique latine, parler du péché n'implique pas seulement la dimension personnelle mais par-dessus tout, la dimension sociale : l'injustice, la violence, les guerres... ». C'est ce à quoi le Conseil des Églises luthériennes du Brésil avait invité les journalistes en leur proposant toute une série de visites et d'expéditions auprès d'organismes qui oeuvrent dans le domaine des droits humains et de la solidarité. La réponse n'est pas très élevée de la part de la centaine de journalistes officiellement inscrits à l'Assemblée générale du COE, puisque plusieurs de ces visites devront être annulées. L'une d'elle cependant nous mène auprès d'un mouvement qui regroupe plus de 10000 ramasseurs de déchets regroupés en des équipes auto-gérées. Par le recyclage de plus de 70% de ce qui est ramassé, l'organisme offre un petit salaire stable aux travailleurs, autant ceux de la rue que des centres de tri (en majorité des jeunes filles), par le partage des bénéfices (de 5 à 6 réaux par jour, environ 4 dollars canadiens). Ce travail et ce mouvement ne sont pas reconnus officiellement par les gouvernements mais sont tout de même tolérés.
Une deuxième expédition nous fait visiter Univens, une coopérative de vêtements gérés par des femmes, pour la plupart des jeunes mères de famille. Fondée en 1996, ses débuts se sont passés dans le sous-sol d'une église locale. Elle offre aujourd'hui un emploi à plus d'une vingtaine de femmes qui n'avaient ni revenu ni formation et qui peuvent bien souvent travailler de chez elles tout en restant avec leurs enfants. Elles utilisent du matériel écologique acheté à d'autres coopératives du même réseau. Avec surprise, je vois des envois pour Toulouse (!) prêts à partir, ce sont des costumes pour une fête d'enfants. Univens, il est vrai, s'est spécialisé dans la confection de costumes et d'uniformes ; les femmes nous montrent aussi des gaminets (tee-shirts) très « stylés ». Le partage des revenus et l'utilisation des profits a également permis la réalisation d'autres projets, comme une garderie de jour ou des tournois de sport pour les ados.
La dernière visite de la journée est la plus troublante. Nous voilà, nous journalistes d'Europe et d'Amérique avec nos micros et nos appareils de photos, dans une communauté autochtone du groupe Kaingang. Les Kaingang sont envrion 25 000 au Brésil. Un vice-chef, le maître d'école de la communauté, le kujã (shaman) et un sage de 88 ans nous reçoivent. Ils désirent que nous portions leurs revendications à l'Assemblée du COE : le droit à la terre, un système d'éducation qui leur soit propre et l'amélioration de leurs conditions de vie. Il est vrai que les 23 familles de cette communauté vivent dans une misère presque insupportable, sans système d'eau courante, sans électricité, sans maisons dignes de ce nom, et sans aucune aide gouvernementale telle que l'aide sociale ou les soins de santé, sauf de la nourriture. Pour survivre, ils n'ont que le très maigre support des ONG et leur travail d'artisans. J'achète deux jolis bracelets pour mes filles, le coeur gros de me dire que ce n'est qu'une goutte d'eau dans cet océan de misère.
David Fines
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