
DOSSIER : 19 prêtres sonnent la cloche!
LETTRE À MES FRÈRES ÉVÊQUES
21 mars 2006
J’essaie, comme vous et tant d’autres, d’être un fidèle disciple au quotidien du Christ de l’Évangile. Ni titre de gloire, ni objet de honte, mais simple déclaration de mon parti pris : Jésus de Nazareth me fascine et m’interpelle.
Deux documents récents vous ont invités à ouvrir au monde les fenêtres de l’Église (pour reprendre la belle image de Vatican II) et à redynamiser le dialogue toujours aussi urgent mais jusqu’ici hésitant et maladroit entre culture et foi : la lettre des 19 prêtres du Forum André Naud publiée le 26 février dernier et la lettre de la Conférence religieuse canadienne envoyée au nom de l’ensemble des religieux hommes et femmes du Canada, et qui a été rendue publique quelques jours plus tard.
Deux gestes complètement autonomes, avec une origine et des objectifs très différents, et que seule la proximité de publication rapproche dans l’opinion publique. Et pourtant, deux gestes qui lancent le même cri du cœur et qui, jusqu’ici, tombent sur la même sourde oreille!
J’ai pleuré d’entendre Mgr Gaumond, au nom des évêques du Canada, et Mgr Cazabon, au nom des évêques du Québec, répondre de façon aussi pathétique à ces interpellations qui viennent pourtant de leurs plus proches alliés et de serviteurs et servantes de l’Église dont on ne peut questionner ni le dévouement, ni la fidélité.
Langue de bois prévisible, qui s’enferme dans le discours institutionnel et cherche avant tout à ne pas faire de vagues avec Rome, la maison mère. Réponses toutes faites, qui sonnent creux et faux, et tout le contraire d’une parole vraie, germée au cœur de la personne qui la prononce et assumée dans la liberté de l’Évangile.
Mais il est plus que jamais urgent, par amour de l’Évangile et de l’Église, que quelqu’un ose enfin dire publiquement ce que tant de gens pensent depuis longtemps tout bas : « Le roi est nu! ». Nous n’avons plus de pasteurs à l’écoute de leur peuple mais des officiers prisonniers de leur chaîne de commandement, des ministres prisonniers de leur solidarité gouvernementale, des leaders prisonniers de leur autocensure face à Rome.
J’ai eu la chance, depuis trente ans, d’avoir assez de contacts et de proximité avec plusieurs d’entre vous pour avoir constaté plus d’une fois que ce que vous pensez et ressentez vraiment, dans la liberté des têtes à têtes personnels, des partages informels entre évêques ou des réflexions privées à l’abri des micros, ne ressemble pas beaucoup à ce que vous vous sentez obligés de dire ou de répéter publiquement à la suite de Rome.
Qui suis-je, pour oser vous écrire cela? Rien d’autre qu’un disciple de Jésus, plein comme tout le monde de ses faiblesses et de ses contradictions. Mais qui continue d’espérer dans une Bonne Nouvelle pour notre monde de ce temps. Comme les 19 prêtres qui se sont adressés à vous, et plus encore comme les milliers de religieux et de religieuses qui vous ont transmis le portrait fidèle de notre Église, patiemment reconstruit à partir de leurs innombrables engagements à la base, sur le terrain.
J’ai assez fréquenté les communautés religieuses, au fil des ans, pour savoir quel dévouement elles manifestent au quotidien, au service de l’Église et du peuple de Dieu. Pour avoir constaté, à répétition, quelle fidélité et quelle solidarité à toute épreuve elles éprouvent envers l’Église et ses divers responsables. Et quelle prudence et long discernement elles exercent avant de prendre la parole, surtout publiquement.
Si la Conférence religieuse canadienne (CRC) a finalement choisi de vous faire parvenir, privément, sa lettre de 28 pages sur l’état de notre Église, au nom de ses 230 communautés religieuses membres, ce ne peut être qu’un geste de « dernier recours » : l’aboutissement d’une longue prise de conscience et le sentiment d’une urgence qui ne peut plus attendre. La CRC elle-même admet, dans sa lettre, le caractère « inusité » du geste et prend la peine d’en expliquer clairement le sens. C’est donc tout sauf un geste spontané ou irréfléchi de la part de dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont consacré toute leur vie au service de l’Évangile.
Comment, dans les circonstances, avez-vous pu même songer à « refuser cette lettre »? Comment avez-vous pu tarder à en accuser réception et, à plus forte raison, à vous mettre sincèrement à l’écoute de ce que vos alliés les plus proches se sont sentis obligés de vous écrire à travers cette procédure « inusitée »?
Comment justifier les arguments grotesques que vos responsables ont tenté d’utiliser pour discréditer la parole douloureuse et prophétique des communautés religieuses : manque de représentativité, genre littéraire inadéquat, absence de solidarité, ou mauvais forum pour soulever ces questions?
Les dernières semaines ont donné de notre Église une image désolante : négation de la réalité la plus évidente, soumission craintive à l’autorité, lâche désaveu de ses serviteurs les plus dévoués, rigidité (cadavérique?) institutionnelle. C’est dommage. Car je suis convaincu que notre Église québécoise dans sa globalité, y compris ses responsables hiérarchiques, est capable de bien plus de foi, d’espérance et de charité qu’elle ne le laisse paraître trop souvent, et particulièrement à l’occasion de ces deux derniers cris du cœur. Capable de plus de liberté aussi, de cette liberté de penser, de chercher, d’aimer et d’agir que Jésus a manifestée tout au long de sa vie. Une liberté dérangeante, courageuse et amoureuse, qui n’a jamais fini de chercher son chemin, au risque de la croix.
Je vous invite, chers frères évêques, à retrouver cette liberté de la Bonne Nouvelle, à la pratiquer entre vous et face à Rome, tout comme à nous y encourager sans relâche : sur les défis de notre temps, sur les débats ecclésiaux épineux ou interdits, sur nos pratiques de solidarité et les combats pour la justice. Vous en êtes capables. Nous en avons besoin. Le monde l’attend de nous.
Dominique Boisvert ( Biographie )
12 mars 2006