
DOSSIER : 19 prêtres sonnent la cloche!
Après la Lettre des 19 prêtres…
La Plaine, le 29 mars 2006
La parution de la lettre des 19 prêtres a causé toutes sortes d’émotions, de jugements, de mépris, voire même de crispations de personnes en autorité. Les uns sont montés aux barricades en réclamant des sanctions, des condamnations : on en est encore là hélas! D’autres ont applaudi et se sont mis à espérer encore de cette Église vieillie. Il y a une peur certaine que l’Église apparaisse comme un lieu de débat où l’on prend avec sérieux et respect les opinions d’où qu’elles viennent. Les désaccords ne sont pas nécessairement des manques d’unité ni de solidarité avec les responsables d’Église. La dimension prophétique de certains engagements est aussi une source d’oxygène pour l’Église, une richesse de vie à ne pas étouffer par un encadrement autoritaire. C’est en toute connaissance de cause que les 19 prêtres ont plongé les mains dans le feu de l’action. Préfèrerions-nous n’être jamais dérangés et mourir de notre belle mort? L’accueil mitigé du document de la Conférence religieuse canadienne nous pose aussi question. Nos communautés ecclésiales ne doivent pas être des lieux d’accusation mutuelle, d’exclusion, de mépris ou de rejet, mais des lieux de compréhension mutuelle et d’unité dans la diversité des dons et des engagements!
Il existe plusieurs plans de doctrines fondamentales. Karl Rahner disait que pour tout enseignement de l’Église, nous devons nous demander ce qu’il nous apprend sur le Christ. L’enseignement de l’Église est une révélation de cet amour aimant du Dieu-Père pour toute personne sans exclusion. Sinon cet enseignement risque de devenir un contrôle, une manipulation plus que l’expression de l’amour illimité du Dieu de toutes les tendresses audacieuses! L’essentiel de l’enseignement de l’Église est de rappeler à toute personne quels que soient sa situation de vie ou ses engagements amoureux que le Seigneur est avec elle. Le rôle primordial de l’Église est d’aider à aimer mieux. Car il n’y a pas d’amour humain qui n’ait besoin de guérisons, qui n’ait besoin d’être accompagné vers la plénitude. Au cœur de toute relation interpersonnelle, il y a l’amour, terreau fertile pour l’Évangile. N’oublions pas que toute personne est d’abord à l’amour. L’Église apparaît souvent trop exigeante sur des points de morale qui ne sont pas extrêmement exigeants ou centraux. Est-on capable comme Église de donner de l’autorité à l’expérience que vivent des personnes engagées dans des unions homosexuelles par exemple, ou encore dans des couples reconstitués… ? Ces personnes baptisées et disciples du Seigneur auraient-elles, au cœur de notre Église, une mission inversée? Ces personnes que Dieu habite aussi, auraient-elles une fonction prophétique pour l’Église entière? Car la parole de Dieu est aussi au cœur de ce terreau humain. De fait, certaines personnes engagées dans ces amours vivent des valeurs évangéliques très parlantes. Sans bénir les différents modes d’engagement amoureux qui se multiplient maintenant, peut-on cependant cesser de condamner ou de critiquer ? Il faut exercer un discernement.
Le vrai discernement consiste à découvrir ce que dit l’Esprit à l’Église qui est appelée à accueillir ces différentes expériences de vie. Au lieu de promouvoir une morale d’interdiction, ayons une morale d’invitation, d’appels, d’évolution : «Vous donc, vous serez parfaits…» (Mt 5,48). Quittons une fois pour toutes les dogmes aléatoires d’une supposée loi naturelle, comme si l’être humain n’était que naturel, pour promouvoir une morale basée sur l’Évangile et sur les écrits des apôtres de la Nouvelle Alliance. Soyons miséricordieux pour ceux qui ne sont pas encore rendus là. Prenons en compte qu’aujourd’hui notre société québécoise rejette toute affirmation absolue jugée comme totalitaire. S. Thomas d’Aquin disait que le recours à l’autorité est le plus faible des arguments. Cessons nos regards critiques et méfiants sur les valeurs de notre société actuelle; elles peuvent être des pierres d’assise pour l’Évangile. Cessons ces comportements de compassion condescendante envers les personnes qui vivent des situations marginalisantes. Les vrais marginaux ne sont peut-être plus ceux que l’on prétend! Préférons-lui une compassion de communion. Devenir eux pour devenir nous.
Comment se fait-il que les questions autour de la sexualité soient devenues aujourd’hui pour l’Église son talon d’Achille? Tout son discours médiatisé tourne autour de cette dimension où l’Église est la plus vulnérable. Elle juge souvent les comportements des autres, alors que certains des engagements qu’elle préconise sont souvent perçus avec méfiance par la société ambiante. Par exemple, les engagements au célibat consacré sont pour les uns des lieux de fragilités et d’ambiguïtés, des lieux de drames humains. Mais ces engagements peuvent nous sensibiliser aux détresses des autres personnes souvent marginalisées et qui sont aussi en quête de plénitude. De la même façon, sommes-nous prêts à accueillir avec bienveillance les fragilités et les ambiguïtés des autres?
La Lettre des 19 et le document audacieux de la C.R.C. sont des signes heureux d’une Église qui accepterait enfin de ne pas mourir mais de repartir en se laissant interpeller de l’intérieur et aussi de l’extérieur. Pour que notre Église retrouve une autorité nourrissante, elle doit partager la vie du vrai monde, entrer dans leurs peurs, être touchée par leurs déceptions, leurs échecs, leurs exclusions, leurs rejets, leurs doutes et donner de l’autorité à leur expérience. La Parole de Dieu fait autorité sur nous-mêmes et également sur la vie des autres personnes et, en même temps, elle donne autorité à la fois pour nous-mêmes et pour les autres. L’Esprit appelle désormais l’Église à un avenir inespéré, si elle est capable de discernement audacieux, en quittant définitivement tout discours potentiellement discriminatoire ou du moins non inclusif.
Pierre-Gervais Majeau, ptre,
Curé des paroisses de Saint-Thomas
et de Saint-Paul de Joliette et de Crabtree.