Nous ne sommes pas sortis de l'aveuglement
Henry Quinson
Selon des estimations publiées en juin dernier par l'ONU, la sous-alimentation atteindra un niveau record en 2009 : plus d'un milliard d'êtres humains seront touchés. La crise efface peu à peu les progrès accomplis ces dernières années dans la lutte contre la faim...
Peu l'avaient vue venir. La crise financière, commencée en février 2007, semble avoir surpris le grand public. Avec la récession qu'elle a déclenchée, elle est devence économique et sociale.
Si des économistes comme l'Américain Nouriel Rouni ou le Belge Paul Jorion ont su prévoir cet enchaînement, c'est l'aveuglement qui a massivement caractérisé le début du troisième millénaire. L'aveuglement est un grand thème biblique : « C'est le péché qui parle au coeur de l'impie, il se voit d'un oeil trop flatteur pour trouver et haïr sa faute », dit le psalmiste (Ps 35, 2-3). D'où vient cet aveuglement ?
D'abord, nous avons perdu de vue que la monnaie n'a pas été inventée pour enrichir les banquiers. Elle a été créée pour faciliter les échanges en les « multilatéralisant ». La monnaie est à l'économie ce que la langue est à la communication : elle accélère les échanges jadis bridés par le troc. La monnaie permet également à ceux qui ont trop d'argent de prêter à ceux qui n'en ont pas assez. Elle est le signe et l'instrument d'un pacte social qui n'a rien à voir avec un individualisme forcené et égoiste. Oublier cette réalité, c'est se condamner tôt ou tard à la déroute. Car les marchés financiers ne peuvent fonctionner sans ce but collectif. La finance est au service de l'économie, et l'économie au service de l'homme.
La cupidité érigée en vertu n'a pas sauvé l'Amérique. La cupidité est une pathologie dévastatrice. Ce que le moine Évagre le Pontique (346-399) appelait les huit mauvais esprits - qui sont devenus les sept péchés capitaux - n'a rien de suranné. L'un de ces péchés est la cupidité, c'est-à-dire un rapport maladif à la richesse. C'est ce péché qui nous a aveuglés. Le rebond boursier de ces derniers mois risque d'encourager un nouveau « zapping » spirituel. Comment imaginer, pourtant, pouvoir conjurer une crise de surendettement par davantage d'endettement? On ne soigne pas le mal par le mal. Pour éviter une « crise de liquidité », c'est-à-dire une crise de confiance affectant tout le système des échanges internationaux, nos grands argentiers ont encore choisi la fuite en avant. Résultat : les bonus sont de retour. Nous ne sommes pas sortis de l'aveuglement!
PANORAMA, octobre 2009