Mercredi, 19 Avril, 2017 - 10:09
En France, l'issue de la campagne électorale présidentielle demeure imprévisible dans un contexte où les principaux candidats sont au coude-à-coude dans les sondages. Des leaders religieux multiplient observations et mises en garde depuis plusieurs semaines à l'approche du vote du 23 avril. Il y a quelques jours, la bibliste Anne Soupa, cofondatrice du Comité de la jupe et de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones, rappelait que le vote chrétien n'appartient à personne, «et sûrement pas aux factions identitaires». Présence l'a interrogée.
 
Quels enjeux électoraux retiennent particulièrement l'attention des catholiques français?
 
Incontestablement, la question de l'immigration et le surgissement de l'islam dans le tour de table des religions génère une inquiétude qui, si elle n'est pas bien apprivoisée, pousse à dresser des murailles de protection. C'est sur cette peur que s'appuie la candidate du Front National. On entend aujourd'hui des catholiques dire sans complexes qu'ils lui donneront leur bulletin de vote. Et d'une façon générale, le vote catholique est traditionnellement plutôt à Droite.
 
Le vote classique de droite est donc amplifié par un vote extrême. Mais l'aspiration catholique à trouver un candidat de la justice sociale reste vive. Elle pousse à voter pour Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron.
 
Vous avez pris position pour Emmanuel Macron. Cependant, on sent que beaucoup de catholiques pourraient être tentés par le Front National. Cette tentation, que révèle-t-elle du catholicisme français à quelques jours du premier tour?
 
Par un appel signé de personnes en responsabilité, j'ai pris position pour Emmanuel Macron. Je voulais d'abord refuser que le vote catholique ne soit confisqué par le candidat François Fillon, qui, ostensiblement et de manière tout à fait inattendue par rapport à ce que l'on savait de lui, se met à fréquenter les messes et les sanctuaires.
 
D'autre part, j'ai été interpelée, en tant que catholique, par Emmanuel Macron, un candidat d'un genre tout à fait nouveau, qui ne joue pas au diviseur, mais cherche à faire travailler ensemble des gens différents. C'est le candidat de la main tendue, celui qui entend dépasser le clivage entre la gauche et la droite. Il arrive, me semble-il, au «moment favorable», ce kairos dont parle l'Écriture. Il offre une alternative aux votes contestataires de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon, qui regroupent plus de 40% des électeurs. En effet, l'amertume est grande chez les Français: ils voient que les deux grands partis ont failli dans leur action contre le chômage. Emmanuel Macron peut canaliser leur contestation et libérer l'énergie cachée qu'elle recèle. C'est donc pour moi un candidat d'ouverture, de mouvement, qui regarde devant et non derrière.
 
La tentation du Front National révèle surtout une grande peur, que des candidats démagogues attisent au lieu de domestiquer. Certaines personnes se drapent derrière l'identité chrétienne comme dans un drapeau, ou derrière une muraille, mais le christianisme qu'ils prônent n'est plus une relation, un mouvement vers l'autre. Il n'est plus qu'un alibi protecteur. Il ne faut pas oublier que la France est le pays de Charles Maurras (1868-1952), qui prenait le catholicisme pour le garant de l'ordre moral, mais s'en méfiait comme de la peste à cause de sa radicalité. Maurras voulait expurger le catholicisme du Magnificat, par exemple. Aujourd'hui, devant l'ampleur que prennent pour beaucoup les questions morales, ce discours passe bien; le courant maurrassien se renforce. Mais il faut bien voir que nous ne sommes plus dans le christianisme.
 
De quelle manière l'épisode du Mariage pour tous/Manif pour tous se fait-il encore sentir chez les catholiques pendant cette campagne?
 
Les blessures nées lors de la loi sur «Le Mariage pour tous» poussent certains à vouloir retourner en arrière. Une bonne part des catholiques est donc prise dans un mouvement défensif de contre-culture. Le problème est qu'ils le font au nom de leur catholicisme, dont il faut bien admettre qu'ils ont une compréhension affadie: au lieu d'annoncer la Bonne Nouvelle, et de reconnaître le visage du Christ dans le frère ou la sœur, ils donnent la priorité aux questions identitaires et éthiques. Ce sont elles qui pour eux, tiennent lieu d'engagement chrétien.
 
Par-delà le choix d'un nouveau président, à quoi sentez-vous que les catholiques sont «appelés» par cette élection?
 
Les catholiques sont le sel de la Terre, le ferment de ce qui peut advenir de neuf. Ils peuvent donc jouer un rôle déterminant dans la pacification du pays, aujourd'hui parcouru de tensions et de discordes, et rebelle à un esprit de réforme. Ils doivent redevenir une force de proposition et non de contestation. Ils peuvent contribuer activement à refonder l'Europe dont nous avons le plus grand besoin. Un peu comme en 1945, nous devons ensemble retrousser nos manches pour le bien du pays. Les chrétiens sont appelés à cet esprit d'initiative et de concorde.
 
Pour cela, il faut travailler d'abord à réduire la peur, de la manière la plus concrète: éviter les ghettos, en particulier dans les banlieues et le monde rural, qui se sentent abandonnés, avoir une politique migratoire consensuelle et raisonnable, aider à la formation qui permet de retrouver du travail. Je dirais aussi que les chrétiens doivent aussi avoir le courage de leur foi: dire et redire que la consommation de biens ne rend pas heureux, que la question du sens de la vie est fondamentale, que chacun possède un «droit spirituel» qui doit être entendu et entretenu.
 
 
Philippe Vaillancourt, Présence - information religieuse