Vendredi, 17 Mars, 2017 - 09:41
Professeure de gestion à Aix-Marseille Université, Véronique Cova amorce un voyage de recherche de six mois afin d’étudier la marchandisation des chemins de pèlerinage au Québec. Spécialiste des comportements et des discours des consommateurs, la chercheuse française effectuera de l’observation participante sur les chemins de pèlerinage et rencontrera différents acteurs du monde de la marche pèlerine québécoise.
 
Elle s’intéresse depuis plusieurs années à la relation entre les marchands et les marcheurs sur les chemins de pèlerinage. Elle a constaté, grâce à ses recherches, que Compostelle et d’autres grands pèlerinages dans le monde possèdent un aspect plus marchand. «Prenons simplement les boutiques de souvenirs.  À Compostelle, j’ai été bien contente de m’acheter des petits trucs, des petites croix, des écussons. Moi aussi j’ai fait cela.» Ses recherches lui permettent d’estimer que les marcheurs peuvent dépenser en moyenne 1,80 euro par kilomètre.
 
Ses interrogations proviennent en partie de son expérience personnelle. «J’ai eu l’occasion, il y a quelques années, de parcourir le chemin de Compostelle. C’est une expérience que j’ai trouvée très riche, comme tous les pèlerins qui font cette expérience.»  
 
Véronique Cova n’émet pas de jugement de valeur sur la marchandisation des chemins de pèlerinage. «Je ne travaille pas dans cette optique. J’ai réalisé d’autres recherches qui ont démontré que la partie business a toujours existé dans la religion.»
 
Les chemins de pèlerinages et les services qui y sont offerts ont «contribué au développement de la région», avance Véronique Cova. Dans ce contexte, les pèlerins deviennent des «acteurs économiques».
 
 
Compostelle, un nom évocateur
 
Pourquoi venir étudier les chemins de pèlerinages québécois? «Lors de mes recherches sur Internet je me suis rendue compte qu’au Québec il y a des sentiers qui intègrent le vocable Compostelle dans leur nom.»
 
Dans les faits, il y a Le Chemin de St-Jacques, le Compostelle des Appalaches et Le Compostelle Québécois© de Beauvoir à Beaupré qui l’ont directement intégré dans leur raison sociale. D’autre part, il y a Le sentier Notre-Dame Kapatakan qui se surnomme «le petit Compostelle régional du Saguenay-Lac-Saint-Jean». Sur son site internet, Le Chemin des Sanctuaires Montréal/Sainte-Anne-de-Beaupré ajoute l’expression «le Compostelle québécois». Véronique Cova s’interroge sur les motivations des responsables de ces chemins.
 
Toutefois, précise-t-elle, «la marque Compostelle n’a pas été déposée. Demain, vous pouvez ouvrir un salon de coiffure qui porte le nom de Compostelle sans aucun problème.» Véronique Cova a même déniché à la SAQ un vin appelé… Chemins de Compostelle.
 
Le Compostelle original «a une image tellement forte» que ceux qui l’intègrent dans leur raison sociale vont en profiter, souligne-t-elle.
 
L’intérêt de la chercheuse pour les chemins de pèlerinage du Québec vient également de leur jeunesse. «Tout est à faire. Toutefois, cela va assez vite», remarque-t-elle. Elle s’étonne aussi du fait que beaucoup de ces chemins sont «complètement organisés, contrairement à Compostelle où vous pouvez partir quand vous le voulez».
 
 
Expérience areligieuse
 
La chercheuse ne croit pas que le développement de nouveaux sentiers de pèlerinage au Québec soit le résultat «d’un surcroit de religion». Elle émet plutôt l’hypothèse que la création de nouveaux chemins est due à un désir de développer les régions grâce à la nature.
 
Elle appuie son hypothèse sur le discours des consommateurs-marcheurs québécois inscrits dans certains forums de discussions spécialisés. «Ils se défendent d’être religieux. Effectivement, ils sont plutôt insérés dans une certaine mystique.» Elle a remarqué qu’ils adoptent «un discours très très pudique au niveau des sacrements et de la religion». Même si les marcheurs participent à une célébration religieuse, ils vont la présenter presque «comme une cérémonie païenne».
 
Cependant, l’analyse du discours des pèlerins québécois, qu’elle veut approfondir lors de son passage au Québec, démontre qu’il est très orienté vers la santé intérieure. La chercheuse affirme avoir lu beaucoup de témoignages de marcheurs affirmant qu’ils ont vécu une transformation intérieure. «Il y a eu un avant et un après.  On n’est davantage dans un rapport avec la nature que dans un rapport avec Dieu ou Jésus. Je crois que les discours sont assez païens. En fait, ils sont tellement païens que les marcheurs affirment que leurs motivations ne sont pas religieuses. Ils écrivent souvent: «moi, je ne crois pas. Je ne pratique pas».
 
Avec l’aide de collègues québécois, elle espère pouvoir publier, en 2018, les conclusions de son enquête sur la marchandisation des chemins de pèlerinage québécois.
 
 
Yves Casgrain, Présence - information religieuse