Mardi, 18 Avril, 2017 - 10:32
Pourquoi cette pudeur religieuse face au pèlerinage? Pourquoi cette gêne à dire pèlerinage alors qu’il serait si simple de dire longue randonnée? Pourquoi se dire pèlerin alors qu’il serait si simple de se dire randonneur? Plusieurs pèlerins-randonneurs se sentent coincés entre les souvenirs religieux qu’évoquent le mot pèlerinage et l’expérience spirituelle qui habite leurs bottes. Au Québec, de manière toute particulière, on est frileux quand vient le temps de parler religieux! Comme ce malaise persiste dans le milieu pèlerin, j’ai pensé qu’il serait bon de démêler le tout pour se libérer de l’institution (qui fait encore réagir) et de nos préjugés.
 
Tout d’abord, distinguer religieux, religion, religiosité et spiritualité. Qu’est-ce que le religieux aujourd’hui? Dans le domaine des sciences religieuses, ce que l’on désigne aujourd’hui comme religieux est le «marché du religieux». Tout est inclus sur ce marché: toutes les traditions, nouvelles ou anciennes, courants ésotériques, sociétés secrètes, sectes, de même que toutes formes de spiritualité. Tout, tout, tout! Donc, «religieux», c’est la grande famille, celle qui désigne l’ensemble du phénomène. Ainsi, que vous le vouliez ou non, vous êtes religieux dès l’instant où vous manifestez le moindre questionnement spirituel. Cessez de vous faire du souci, de vous demander ce qu’on pensera de vous si vous laisser transparaître, ne serait-ce qu’un iota de votre côté religieux; tout le monde l’est (ou presque)!
 
Pour ce qui est du terme «religion», celui-ci fait référence aux traditions religieuses structurées, anciennes ou récentes. Il faut en faire partie pour y prétendre. Si vous vous affichez catho, juif, orthodoxe, musulman ou scientologue, c’est que vous êtes de cette religion et par conséquent pratiquant. Toutefois comme la notion de pratiquant varie beaucoup d’un individu à l’autre, je ne me lancerai pas dans ce débat et nous conviendrons qu’il suffit de s’y reconnaître, d’y adhérer, pour en faire partie.
 
Religiosité. La religiosité est le terme qui dénote l’ouverture, tous les possibles, qui entourent le phénomène religieux. Quand on parle de la «religiosité» d’aujourd’hui, on parle du libre choix sur le marché du religieux. La religiosité signifie la possibilité de choisir, le pouvoir d’exprimer sa spiritualité, selon ce qui convient à chacun. Dans un tel contexte, je peux me dire juif, croire en la réincarnation et m’intéresser à l’équilibre énergétique des chakras, sans que personne n’y voie le moindre inconvénient. Les frontières religieuses s’y traversent plus aisément et travaillent de concert. Cette posture est plutôt récente dans l’histoire de l’humanité. Elle s’oppose avec contraste aux époques où la religion du milieu allait de soi pour l’ensemble de la population.
 
Enfin, spiritualité. La conception actuelle de la spiritualité s’affiche comme la forme individualiste de la religion. La spiritualité se limite bien souvent à définir des croyances personnelles  sans se rattacher à un groupe de personnes. Non seulement la spiritualité se vit chacun pour soi, mais elle ne se questionne que très peu ou pas du tout. Au mieux, elle n’attend de l’autre que la confirmation de ses options. La spiritualité se situe toujours dans cette ambivalence qui revendique le libre choix, mais cherche tout de même à être confirmée. Mais c’est inévitable, la spiritualité a besoin de se mesurer à son entourage pour continuer de cheminer. Elle ne peut vivre replier sur elle-même.
 
Maintenant, comment et où situer le pèlerinage sur cette grande carte?
 
En 2016, selon les statistiques de Compostelle, 92% des 278 000 pèlerins disent avoir fait le parcours pour des raisons religieuses et culturelles. De telles statistiques n’ont rien d’étonnant. Le questionnaire du bureau des pèlerins ne demandent pas si vous avez fait le pèlerinage pour des raisons «catholiques». Il vous offre trois choix: pour des raisons religieuses, religieuses et culturelles ou culturelles seulement. Les deux premières réponses cumulent les 92 % mentionnés. Un chiffre qui n’a rien d’étonnant puisqu’il ne désigne pas une appartenance religieuse, mais le fait «religieux», le «marché religieux» comme nous le disions plus tôt. Même si la Compostela est remise par une institution catholique (certificat qui confirme l’accomplissement du pèlerinage), la majorité des pèlerins ne s’y voit pas d’appartenance. Malgré cela, ils définissent tout de même leur démarche comme religieuse. Les pèlerins sont donc cohérents avec la définition actuelle du religieux qui est, ni plus ni moins, qu’un grand melting pot de tout ce que le phénomène représente. D’ailleurs, tous les pèlerins vous le diront, on retrouve de toutes les croyances sur les chemins de Compostelle!
 
Cela dit, le pèlerinage s’immisce dans toutes les sphères que nous avons définies. Il est tout d’abord l’espace qui véhicule les offres du «marché religieux». Il serait faux de prétendre que Compostelle est uniquement catholique. Par ailleurs, il s’agit d’une pratique universelle qui peut se vivre de manière spécifique en s’inscrivant comme démarche dans une religion particulière; qu’elle soit bouddhiste, islamiste, hindouiste ou autre. Le pèlerinage se pratique d’ailleurs partout sur le globe et depuis bien avant le christianisme. Le pèlerinage relève aussi du libre choix que sous-entend la religiosité. Les personnes qui le pratiquent le font, non par prescription mais, par conviction personnelle. C’est un choix qu’ils expriment sans pour autant y voir un lien ou une adhésion religieuse. Enfin, cette dernière observation conduit directement à l’inclure au niveau des pratiques spirituelles, en tant que croyance personnelle.
 
Voilà pour cette vulgarisation rapide de la scène religieuse et la situation du pèlerinage sur cette même scène. Maintenant, qu’en va-t-il de la pudeur religieuse des québécois-es? L’histoire de la religion au Québec en a blessé (agressé parfois) plusieurs. Ce n’est toutefois pas exclusif au Québec. La difficulté semble plutôt venir du fait que la Révolution tranquille se soit fait trop rapidement et que nous n’ayons pas eu le temps de digérer cette sécularisation rapide. Beaucoup de peurs face à la religion restent bien ancrées (peur d’être contraint, peur d’être manipulé, peur du jugement, etc.). Des blessures qui demandent à être soignées, dont il faut prendre soin, sans pour autant nier la dimension spirituelle de notre humanité.
 
Actuellement, au Québec, les générations montantes seront les premières à ne pas avoir de référents religieux traditionnels (catholiques). Cette position historique est déjà en train de changer la face du Québec de manière radicale. Toutefois, le visage qui émergera n’en sera pas moins religieux. Nous aurons – nous avons – le défi d’apprendre à définir nos postures religieuses et à les articuler ensemble. Car, peu importe où nous nous situons sur le marché, nos croyances, nos valeurs, nos manières de vivre, seront toujours confrontées les unes aux autres. Nous devrons apprendre à danser ensemble de nos religiosités, à créer des symphonies de diversités.  
 
Le pèlerinage contemporain, tel que Compostelle ou tous les chemins émergeant du Québec et ailleurs, s’inscrit déjà sur cette voie, ouvrant grande la porte au dialogue interspirituel. L’expérience des chemins de Compostelle annonce déjà cette ouverture. La «religiosité» du chemin semble être le mot clé qui permettra de sortir de nos pudeurs religieuses et d’afficher nos couleurs en toute liberté. Soyons pèlerins et fiers de l’être! L’exercice spirituel est sain pour tout être humain.
 
 
Éric Laliberté
 
 
Cofondateur de Bottes et vélo, centre de formation et d'accompagnement à la démarche du pèlerin